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CHAPITRE V111 -25 DÉCEMBRE 1944 - Hélène doit se débrouiller pour préparer de bons repas avec peu de choses, en ce temps de guerre où la nourriture est rationnée et l'argent rare. Tout ces petits problèmes à résoudre et le fait d'être souvent seule pour éduquer ses cinq enfants,la fatiguent. Seul soutien de famille, Xavier doit travailler sept jours par semaine pour arriver à équilibrer son budget. Il ne lui reste aucune disponibilité pour aider son épouse à la maison. Il trouve une solution qui lui permettra de mieux nourrir leurs enfants. À Canadair, comme chef cuisinier, il est responsable de l'achat de la nourriture. Malgré l’obligation d’avoir des coupons de rationnement pour le beurre et le sucre, il réussit à en avoir en quantité suffisante pour les siens. Les marchands qui espèrent par ces faveurs obtenir un contrat de fourniture à la cafétéria de Canadair lui en fournissent. Les fermiers du chemin Bois Franc, eux, lui fournissent les fruits et légumes, espérant la même reconnaissance de sa part. Ces victuailles aident Hélène; c'est un gros problème de réglé. Elle aimerait, à son tour, trouver un moyen d’aider Xavier à joindre les deux bouts.
Elle a gardé une recette de pommes de tire de son père, du temps où elle était sauceuse de chocolat pour lui. Personne ne peut réussir si bien qu'elle, ces pommes qui craquent sous la dent. Elle sait que c’est une recette épatante; à chaque fois qu'elle en fait, les enfants en redemandent. Si elle réussit à en vendre, elle aura un petit revenu. Comment faire ? Une idée lui est venue. Elle profite de la présence de France pour lui expliquer son projet. -Tu me dis souvent que tu aimerais ça avoir un magasin de bonbons comme ton grand-père avait autrefois. J'ai pensé et j'ai trouvé une bonne idée. -C’est quoi ton idée maman ? -Vous aimez beaucoup mes pommes de tire n'est-ce pas ? -Ho oui, maman,elles sont très bonnes ! -Penses-tu que d'autres enfants aimeraient en manger ? Oh oui! À chaque fois que tu en fais, mes amies en veulent. Tu le sais toi aussi, te souviens-tu maman, la dernière, fois Sylvette voulait que je lui en donne deux, une pour elle et une autre pour son frère? Je lui ai dit qu'une suffisait, car il ne nous en restait pas beaucoup. Elle en était bien déçue. Hélène, encouragée par les commentaires de sa fille, continue: - Ce serait amusant si on pouvait faire un magasin de bonbons; qu’en penses-tu ? On sortirait une table devant la maison et tu pourrais vendre des pommes de tire. Voudrais-tu faire ça France ? -Oui maman. mais, Alex peut-il m'aider ? Elle voulait bien faire "un magasin de bonbons", mais n'avait pas confiance en ses talents de vendeuse. Hélène approuve la suggestion de sa fille. France se précipite à l'extérieur pour tout raconter son à frère, à son arrivé de l'école. Alex trouve l'idée bonne lui aussi, mais... il explique à sa mère qu'il préfère ne pas être avec France; "elle est trop bébé". -Je veux bien vendre des pommes maman, mais seul. -Après la classe, je viendrai chercher les pommes; tu pourras les mettre sur un plateau et j'irai les offrir aux enfants qui sortent de l'école. Avec "le magasin" devant la maison et son vendeur itinérant, Hélène obtient un certain succès, quelques dollars de profit. France est contente, sa petite soeur Carole est devenue vendeuse de pommes comme elle. Déjà bien occupée avec sa marmaille, ce surplus de travail finit par fatiguer Hélène. Elle aurait besoin de vacances, mais n'a pas les moyens d'en prendre. Elle perd de plus en plus souvent patience auprès de ses enfants. Cherchant une façon efficace de se faire écouter, elle les menace durant la journée. -Je vais le dire à papa, il vous disputera. Vous êtes tellement tannants, vous allez me faire mourir ! Cela les inquiète beaucoup... faire mourir maman ! Papa ne sera pas content. Ce soir, Xavier a pris congé. Cette soirée lui sera bénéfique. Il restera avec sa famille et leur prouvera qu'il les aime. France sait qu’il les aime, mais, comme sa fratrie, elle le craint. Il est arrivé depuis un moment et parle avec sa femme dans la cuisine. -Viens ici France une minute. Le timbre de sa voix est inquiétant. Elle se demande ce que maman a bien pu lui raconter. Veut-il la réprimander ? Hélène est à ses cotés, ce qui n'est pas pour la rassurer. À sa grande surprise, leur visage est joyeux. -Bonne fête France ! S’exclament-ils en lui donnant un colis bien enrubanné. Elle déballe le cadeau et... surprise, se met à pleurer de joie. Xavier a trouvé un peu d'argent pour la fête de France. Comment a-t-il pu deviner ? La poupée qu'elle tient dans ses bras est celle qu’elle convoitait depuis longtemps. -Comment as-tu su papa ? Dit France en caressant sa poupée. -À chaque fois que tu revenais de l'épicerie "Chez Fordham", tu me parlais de cette poupée que tu voyais dans la vitrine du magasin voisin, répond Hélène. Son père s’empresse d’ajouter : -Maintenant que tu as grandi, tu pourras aider ta mère un peu plus. Elle a beaucoup de travail avec vous tous. Je peux me fier à ma grande fille ? Xavier cherche un moyen d'aider son épouse. Il s'aperçoit que la tâche est de plus en plus lourde pour elle. France comprend aussi ce que son père attend d'elle. Dorénavant, il pourra compter sur son aînée. -Oui papa, je te le promets, je vais aider maman ! Noël et ses festivités approchent, les signes avant coureurs de cette fête sont visibles.Tous les soirs à la radio, le Père Noël énumère sa liste de noms d'enfants sages. Le magasin Eaton annonce déjà sa "Parade du Père Noël". Xavier réveille son petit monde de bonne heure; c'est aujourd'hui le jour tant attendu par les enfants. Leur père a décidé de les amener voir la parade. Pour rien au monde, il ne veut priver ses enfants de cette joie. Il est fatigué. La lourde responsabilité qui lui incombe, le soutien de sa famille, l'accable. Comme il aurait aimé pouvoir flâner au lit ce matin. S'il avait une automobile. Mais non, il doit se rendre avec quatre de ses enfants, en Tramway,sur la rue Ste Catherine. Cette année encore, Hélène reste à la maison. Elle pourra profiter de cette journée pour se reposer avec le petit Serge qui est trop jeune pour faire le voyage.
Le vent souffle fort; les cumulus s'éloignent rapidement, poussés par des cumulo-nimbus, laissant présager un orage. Les enfants espèrent que ce sera une chute de neige. C'est la parade du Père Noël et d'habitude il neige à son arrivée en ville ! Situé en plein champ, au grand vent, face à l'usine de Canadair, l'arrêt du tramway n'offre aucun abri. La famille Paquin n'est pas la seule à piétiner sur place. Ils sont nombreux qui attendent la venue de la petite voiture qui retarde. L'arrivée précoce du froid surprend les voyageurs qui espèrent monter rapidement dans le tramway. Branlant sur ses roues de métal, gémissant au contact des rails,le no17 fait son apparition.Il ralentit et,France a le temps de voir que ses vitres sont embuées, et que sa peinture bleue défraîchie est recouverte d'une mince couche de glace. Le bruit de sa petite clochette avertissant ses futurs passagers de son arrivée, devient de plus en plus strident. Sur le devant, placé au-dessus de ses deux larges fenêtres, on peut lire le mot Cartierville. Les Paquin réussissent à se trouver une place sur les grands bancs horizontaux et se collent l'un à l'autre,espérant se réchauffer.France s'est assise près de son père qui surveille ses enfants,l'air inquiet.Soudain il se penche vers sa fille aînée et lui chuchote : -Prends note du chemin France, l'an prochain c’est toi qui amèneras tes petites soeurs voir la parade du Père Noël. Il ne dit rien de plus et redevient songeur, pendant que les enfants s'amusent à babiller entre eux. France ne sait pas si elle a bien compris. Son père est-il sérieux ? -C'est trop loin! Je suis trop petite encore. Papa sait comme il est difficile de revenir à la maison après le défilé. Il y a beaucoup de monde et tous voudraient monter dans le tramway en même temps. Nous attendons longtemps au froid avant d'avoir une place. Je me rappelle, l'an passé, j'avais pleuré; mes pieds et mes mains étaient gelés. Xavier, concentré dans ses pensées, ne se doute pas de l'inquiétude de France. Il n'a plus les moyens de prendre cette journée de congé. Depuis qu'il a cinq enfants à nourrir il a besoin de son deuxième emploi,le samedi, pour arriver. Elle aimerait en discuter avec son père mais, comme d’habitude, France ne peut lui parler; il est préoccupé. Lorsqu'il est à la maison, c’est la même chose; il est fatigué et il tombe endormi, assis dans son fauteuil. Une chose qu'elle sait cependant, si elle le contredit il se fâchera. Elle finit par conclure seule : -Alex viendra lui aussi, et ensemble on devrait être capable d'amener les autres voir la parade; et puis papa doit blaguer. Ce n'est qu'une fois arrivée, émerveillée par le défilé, que France remet à l'an prochain le règlement du problème imposé par son père. Le jour de Noël approche; pour Xavier c'est une journée très spéciale. Xavier veut tout donner à ses enfants. Lui n'a jamais reçu de beaux cadeaux de Noël dans son enfance. Il tient à donner le maximum à ses petits. Il fera tout pour eux.II sera le père qu'il avait rêvé d'avoir. Ses enfants n'oublieront jamais le Noël de leur enfance. Il fera en sorte qu'ils en gardent un beau souvenir toute leur vie! À peine sorti du lit, il rejoint sa femme. -Hélène,ce matin, je dois sortir, je veux m'organiser pour que l'on passe un beau Noël. -Comment feras-tu, pauvre Xavier, nous n'avons pas d'argent? Il a retrouvé son épouse dans la cuisine occupée à mettre la table du déjeuner. Cette phrase, prononcée par son mari, la rassure, lui laisse entrevoir une solution aux problèmes qui la tracassent depuis la Parade du Père Noël. Comment acheter des cadeaux aux enfants alors qu'ils n'ont pas d'argent pour acheter leur bottes pour l'hiver? -Fie-toi à moi,mon Hélène,et ne sois pas inquiète; je m'occupe de tout.Répond brièvement Xavier,ne voulant pas dévoiler ses projets tout de suite,au cas ou cela ne marcherait pas. -Je te fais confiance Xavier, mais je t'en prie ne fais pas de folie. J'ai bien hâte de voir comment tu pourras te débrouiller. -Tu verras ce soir à mon retour, je vais profiter de mon congé pour résoudre ce problème, dès aujourd'hui. Xavier quitte la maison une heure plus tard.Hélène a de la difficulté à calmer sa curiosité; l'après-midi lui parait longue. À son retour,Xavier rayonnant de joie s'avance directement vers Hélène pour lui remettre quelque chose. - Tiens, ma Doll (il veut dire ma poupée, c'est un mot d'amour qu’il aime lui dire lorsqu'il est heureux) voila cinq cent dollars, on pourra faire nos achats de Noël! La patience d'Hélène est récompensée. Son mari a tenu parole et lui tend des coupons, pareils à ceux qu'elle a déjà eus pour acheter des vêtements aux enfants. -Xavier! Tu as réussi! Comment as-tu fait ça? Xavier s'est rendu au magasin Eaton; il avait ouvert un compte et obtenu des coupons d'achat pour une valeur de cinq cents dollars. Le département de crédit débordait,à cette époque de l'année,de gens venu faire la même demande que lui. Pauvre Xavier,il s'était armé de patience pour obtenir ce qu'il voulait. Parti tôt le matin,il avait passé la journée assis sur un petit banc,dans un local où la chaleur était suffocante,à attendre qu'on veuille bien étudier son dossier. Il trouvait cela humiliant.Il aurait aimé acheter comptant mais n'avait pas d'argent. Ce n'est qu'à la fin de la journée,que finalement il avait entendu une voix crier: -On demande M. Xavier Paquin au guichet no 6. Il avait eu peur que des personnes de sa connaissance se trouvent parmi tous ces gens près de lui, et qu'ils entendent son nom et se rendent compte qu'il achetait à crédit.Il en aurait eu honte,il est si orgueilleux. Il avait enfin obtenu l'autorisation de "s'enrichir" d'une dette pour fêter Noël. Pour ne pas qu'Hélène s'inquiète,il lui dit n'avoir eu aucun problème à obtenir cette valeur à leur magasin Eaton. -Ho merci Xavier! Je suis bien contente! Elle sait qu'il lui ment et qu'Eaton est fréquenté par tous ses voisins,en cette période des fêtes; sa journée n'a pas dû être facile. Elle fait comme si elle ne se doute de rien, préservant ainsi sa fierté. Xavier vient d'accepter un lourd fardeau financier.Il devra travailler durant les onze prochains mois pour remettre le montant emprunté, plus des intérêts et des frais de service. C'est la seule manière qu'il voit d'offrir un beau Noël à sa famille. Pour lui qui en n'avait jamais connu,cela n'a pas de prix. Il dit fièrement à son épouse: -Tu iras acheter le linge aux enfants et moi ensuite, avec la balance des coupons, je m'occuperai des cadeaux de Noël.
Tôt le samedi suivant, Hélène part magasiner.France accompagne sa maman pour l'aider à porter les colis. Magasiner rend Hélène nerveuse,surtout que lorsqu'elle le fait, c'est pour toute la famille, ou plutôt, pour ses cinq enfants. Elle doit les habiller de la tête aux pieds en une seule journée. Ce n’est pas long que la fatigue se fait sentir. Plus le nombre de sacs augmente au bout de ses doigts, plus la nervosité devient apparente; son visage est rouge; elle s'impatiente avec France, et ne sait plus ce qu'il faut acheter. -France, dépêche toi, tu ne me suis pas. On n'aura jamais fini à temps. Mon Dieu que tu n'es pas vite! France n'ose dire un mot, de peur de contrarier sa mère. Elle s'approche de celle-ci au moment ou elle se prépare à payer le morceau de linge choisi. Elle la voit prendre un livret du magasin Eaton, découper un billet de cinquante dollars puis le remettre à la vendeuse. Ensuite, sa mère se penche vers le sol pour déposer l'article acheté et le livret de coupons dans un des sacs laissés près d'elle. Hélène relève la tête pour prendre la monnaie, puis, rapidement elle quitte l'endroit tirant France par la main et.... Elle oublie les sacs contenant ses achats de la journée et la balance de ses coupons Eaton. Une fois rendue à l'étage plus haut,Hélène se rend compte de son oubli. C’est la panique. -France tu aurais pu penser aux colis! Viens, on retourne les chercher. Comment ça se fait que tu n'aies rien vu? Baissant la tête, France balbutie: -Je ne sais pas maman, moi je te regardais payer la dame et... Hélène ne l'écoute déjà plus. elle se met à courir et bouscule les autres clients. Elle se dirige vers l'ascenseur en traînant France, sans s'inquiéter si elle suit. France se sent coupable. On lui a demandé d'aider sa mère à porter ses colis. Elle les a oubliés elle aussi. Son père sera certainement fâché contre elle. Hélène ne lui dit rien; trop énervée, elle continue sa course. Elle retourne au comptoir qu'elle vient à peine de quitter. Les sacs ne sont plus là. Personne ne les a vus. Elle repart vers un autre étage au département des colis perdus,mais c’est inutile, ils n'ont pas été rapportés. Ils ont été volés! Dit France à sa mère qui pleure. -Maman viens on s'en va à la maison! Hélène ne sait plus quoi faire, elle est désemparée. La voix de sa fille lui rappelle qu'elle n'est pas seule. Elle regarde France qui collée à elle,reprend son souffle. Elle est blanche comme un drap. Elle se sent soudain prise de remords d'avoir ignoré sa petite fille dans sa course folle. Elle lui dit en la prenant par la main: -Tu as raison France. Viens en s'en va!
Toutes les deux craignent la réaction de Xavier à leur arrivée. En entrant, Hélène croise le regard de son mari. Celui-ci comprend immédiatement en voyant son désarroi, qu'il s'est passé quelque chose d'anormal. -Qu'est-ce qui est arrivé? Vous revenez plus tôt que prévu? Hélène n'a pas eu le temps de répondre que France dit: -On a tout perdu, papa! Xavier ressent un grand vide intérieur; il ne veut pas montrer son découragement et veut s'assurer qu'il a bien compris. -Quoi Hélène, vous avez perdu quoi? Hélène craintive le regarde et explique: -Oui Xavier, c'est vrai, on a oublié les sacs contenant tout nos achats et j'avais mis le reste des coupons à l'intérieur des sacs. On est retourné et Ils n'étaient plus là. Ils ont été volés! Hélène éclate en sanglots à la dernière phrase. -Bon bon, inquiètez-vous pas, je vais tout réparer. Demain je vais aller chez Eaton, je vais essayer d'annuler les coupons qui n'ont pas été pas utilisés. On n'en parle plus ce soir. Allez vous reposer et on verra ce que l'on pourra faire. Comme il se sent découragé.Il aurait le goût de pleurer lui aussi,mais inutile de le montrer sa femme est déjà si affolée. Le lendemain soir,Xavier, tout fier, tend de nouveau "des coupons" de la maison Eaton d'une valeur égale à ceux perdus. Il n'a pu annuler les premiers et, cette année, Noël lui coûtera le double de ce qu'il avait prévu. Hélène retourne magasiner une seconde fois pour acheter les vêtements d'hiver des enfants. Dans son coeur, Xavier est heureux; il a réussi, malgré les embûches, à réaliser ce qu'il avait planifié pour sa famille. Ses enfants auront un merveilleux Noël dont ils se souviendront toujours et ils ne sauront jamais, espère-t-il, les ennuis financiers auxquels leur père a dû faire face durant cette période.
La veille de Noël Xavier a pris congé, pour préparer la nourriture et fêter grandement cette belle fête. Assis près du sapiin, il essaye de calmer l'impatience de ses enfants. Mais,ne s’y prend pas de la bonne manière. -Lyne, penses-tu avoir été sage cette année? Si tu n'a pas été gentille, le Père Noël te fera une mauvaise surprise dans ton bas de Noël! Comme un petit garçon,il s'amuse beaucoup de l'incertitude de sa cadette. Mais celle-ci ne le trouve pas drôle et ne daigne même pas lui répondre. Lyne a trois ans et, à cet âge, on se souvient peu du Noël précédent; elle s'inquiète de la remarque de son père. Pour se changer les idées, elle demande à sa mère: -Maman as-tu acheté des bas pour moi? C'est l'habitude chez les Paquin, comme chez tous les canadiens-français,de recevoir un bas rempli de friandises et de fruits pour Noël. Les cadeaux ne se donnent qu'au Jour de l'An. -Oui oui Lyne, maman vous a acheté chacun une belle paire de bas, mais ce soir, n'oublie pas, tu n'en prends qu'un seul. Elle ajouta: -Les enfants c'est l'heure du dodo. Si le Père Noël passe et que vous n'êtes pas au lit, il n'y aura pas de "bas de Noël" pour vous. C'est avec nervosité que les bas de coton" drabe" sont allongés sous le sapin décoré la veille par Hélène. On prend le temps de bien les étendre en rangée. Hélène a fabriqué de petits bonshommes rouges, découpés dans le carton des boîtes de "Cracker Jack". Ces décorations sont suspendus dans le sapin par du fil blanc. Les glaçons fabriqués avec le papier de plomb de paquets de cigarettes "Sweet Caporal",se balancent au gré du déplacement d'air provoqué par le va-et-vient des enfants. Le sapin répand sa bonne odeur et laisse tomber quelques-unes de ses aiguilles dans la chaudière remplie de charbon. C’est le moyen que Xavier a trouvé pour l'asseoir et l'équilibrer. Xavier va à la messe de minuit pendant qu’Hélène reste à la maison avec les enfants qui sont couchés. À son retour, ils invitent leur voisin à venir manger un morceau de tourtière avec eux,et c'est une douce nuit de Noël qui passe. Tôt le matin suivant,les enfants se précipitent vers les bas gonflés de bonnes choses. Les suçons, les bonbons, le sac de chips Duchesse, les "palettes" de chocolat, toutes ces friandises qu'ils ne mangent que les dimanches et fêtes sont retrouvés avec joie. Xavier surveille chacun de ses enfants et attend de voir leurs réactions. À la vue de... la grosse patate qu'il a mis dans le pied du bas,il s'esclaffe et passe cette remarque à chaque année : -Tu vois,le Père Noël le sait lui que vous n'êtes pas toujours gentils ! Ce n'est plus une surprise pour Alex et France qui maintenant connaissent bien ce mauvais tour de leur père. La surprise pour eux cette année,c'est de voir une petite bouteille de "coke" placée près de chaque bas.C'est là une des rares occasions où ils auront la permission de boire de la liqueur. C'est vraiment une belle fête... NOËL ! C'est le 31 décembre 1944 et demain le "Jour de l’An". Couchés sur leurs petits lits de camp,dans leur chambre,leurs rires et leurs conversations s'étirent.Les enfants Paquin sont très nerveux,ils n'arrivent pas à s'endormir.Alex argumente avec sa soeur : -France,je te le dis,je ne dormirai pas,je veux voir le Père Noël. -Si tu ne dors pas,y viendra pas,papa l'a dit,lui répond la petite Lyne. France demeurée silencieuse mijote un plan. -Si je fais semblant de dormir,ils feront comme moi mais eux,ils s'endormiront pour vrai et je serai seule à voir le Père Noël . -Alex, tu peux rester éveillé si ça te plaît, mais moi je dors. Elle se tait.Comme elle l'avait prévu,son frère Carole et Lyne se sont endormis . France joue encore la comédie lorsqu'elle voit son père entrer dans la pièce sur la pointe des pieds.Elle le voit s'approcher du garde-robe et lever les bras pour prendre une grosse boîte de carton placée sur la tablette du haut.Il repart sans faire de bruit. Doucement elle sort de son lit et se penche dans l'encadrement de la porte.Elle aperçoit Xavier en train de déposer des cadeaux au pied du sapin.France comprend tout à coup le manège de son père. -Le Père Noël,c'est Papa! C’est lui qui fait le Père Noël! -Je ne croirai plus l’histoire de Père Noël et ses rennes qui passent par la cheminée. -Ce doit être un grand bonheur de faire "le Père Noël" pour ses enfants. Je dois garder ce secret pour moi. Xavier est retourné dans sa chambre.France est incapable de s'endormir,une envie folle de se lever la tenaille.Sa curiosité l'emporte sur son sens du devoir, la voilà debout. -Si papa s'éveille,je lui dis que j'allais aux toilettes. Elle marche en direction du sapin et regarde vers la chambre de ses parents; tout est silencieux. -Ho que c'est beau ! Grâce à la veilleuse laissée allumée dans la salle de bain,elle peut voir tous les cadeaux sous le sapin.Elle est en admiration devant le petit carrosse de poupée pour Carole,la poupée pour Lyne,la petite chaise haute qu'elle avait demandée, le gros camion pour Serge et plusieurs autres surprises. Alex,réveillé par le cri d'exclamation de sa soeur,la rejoint. -France,qu'est-ce que tu fais debout? Voyant les cadeaux,il s'exclame à son tour : -Ha ! Le Père Noël est passé ! -Ne parle pas trop fort Alex,papa et maman dorment. -Tu sais,moi je l'ai vu le Père Noël et il a apporté des patins pour toi. -Tu ne dormais pas? Demande Alex incrédule. Menteuse, elle lui dit : -Oui je dormais,mais il riait si fort que ça m'a réveillé.Je me suis levée pour le regarder par la porte de la chambre. -Ha bon,tu es bien chanceuse; moi, je n'ai rien entendu; tu aurais dû me réveiller. En regardant de nouveau l'arbre de Noël, il s'exclame: -Ho ! Comme ils sont beaux nos cadeaux ! Alex n'ose pas commenter plus longtemps la visite du Père Noël.Il a peur de réveiller son père. On ferait mieux de retourner se coucher. France ne sait plus si Alex lui joue la comédie ou bien s'il croit encore que c'est le Père Noël qui a apporté les cadeaux. Sur les quatre petits lits,deux semblent occupés par des girouettes.France et Alex ne peuvent se rendormir qu'après avoir longtemps gigoté. Au petit matin,Carole sort de la chambre la première et court voir le sapin.Ses cris d'admiration réveillent le reste de la famille. Papa et maman font la distribution de tous les cadeaux. Alex s'attarde à regarder ses nouveaux patins; il sait que son père le surveille du coin de l'oeil. Il en connaît la raison; la "Bénédiction Paternelle." C'est à lui l'aîné de la famille que revient le droit de faire cette demande. Xavier tient à respecter la tradition. Autrefois,lorsque son père était absent le matin du Jour de l’An,Xavier ne pouvait,comme cela se faisait dans les foyers de ses amis,lui demander de les bénir.Cela le chagrinait. L'amour et l'attention d'un père ont beaucoup manqué à Xavier.Il veut que ses enfants comprennent qu'ils ont un père qui les protège et les aime. Alex n'aime pas cette tradition; elle le rend mal à l'aise à chaque Jour de l’An.Il pourrait bien se passer de son droit d'aîné. -Si je demande à France peut-être elle le fera à ma place. France est occupée avec sa nouvelle poupée,lorsqu'elle entend Alex lui dire : -France, tu veux me rendre un service? Tu veux demander à papa la bénédiction paternelle ? -Ha non ! Ça me gêne trop et puis papa n’aimera pas ça.Il veut toujours que ce soit toi. Devenue silencieuse,pour bien lui faire comprendre que cela ne servirait à rien d'insister,France retourne jouer avec sa poupée Bien déçu,n'ayant pas d'autre choix, Alex s'avance vers Xavier pour lui demander ce qu'il attend depuis quelques minutes déjà. -Papa, veux-tu nous bénir. Alex a terminé sa phrase en se pinçant les lèvres. Pour toute réponse,il reçoit une petite tape sur l'épaule. D'un air solennel, Xavier s'adresse à sa famille : -Venez les enfants,papa va vous bénir ! Voir ses enfants agenouillés à ses pieds,le bouleverse; il voudrait les protéger le reste de sa vie,mais il sait que cela lui sera impossible. Il met sa confiance en Dieu et lui demande de le faire à sa place. Le bras levé vers le ciel,il trace le signe de la croix et demande au Seigneur de bénir les siens pour la nouvelle année. Deux grosses larmes perlent sur ses joues rondes. L'émotion et la fierté d'accomplir ce geste,qu'on lui confère une fois l'an,sont venus à bout de son orgueil. Carole et la petite Lyne qui ne comprennent rien à ce qui ce passe,pouffent de rire,déclenchant chez Alex et France la même réaction nerveuse.Hélène encore à genoux,tenant le petit Serge dans ses bras,leur dit : -Voyons les enfants,vous allez faire de la peine à votre père. France et Alex se regardent; ils savent que Xavier est déjà triste comment peuvent-ils lui faire "de la peine"? Alex se penche et dit tout bas à sa soeur : -Tu comprends pourquoi je n'aime pas lui demander la Bénédiction,il pleure à chaque fois. Voir pleurer leur père inquiète beaucoup les enfants.
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Cette page a été mise à jour le 5 Août 2002 |