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CHAPITRE V11 LES PETITS ET LES GRANDS...HOMMES -Après tout se dit France, la ville n'est pas si pire. Il y a une école comme à la campagne; j'ai fait ma première communion; je me suis fait de nouvelles amies. Ces pensées l'occupent quand elle entre dans la maison. -Est-ce toi France ? -Oui maman, j'arrive de l'école, et j'ai faim ! Elle a répondu en regardant sur le comptoir de la cuisine pour voir si sa collation y est. Aujourd’hui maman a mis du beurre et de la confiture sur les "beurrées". Cette confiture n’est pas aussi bonne que celle qu'elle faisait autrefois avec des framboises des champs, mais c’est meilleur que la mélasse qu'elle met les jours où elle n'a plus de confiture. Après s'être changée, France mange en vitesse, et boit son verre de lait d'un trait. Elle a hâte d'aller rejoindre ses amis pour jouer dans la rue. Xavier Paquin n'est pas seul sans automobile. On peu compter sur les doigts de la main les voisins qui en possèdent une. Ses enfants jouent "dans la rue" sans danger; il n'y a pas de trafic. L'été, la rue devient leur terrain de jeux et l'hiver, les jours de verglas, ils chaussent leurs patins et, en groupe, parcourent les rues du quartier. Quel plaisir ils ont à patiner librement dans les rues devenues leur patinoire. -Sylvette est venue te chercher .As-Tu fini de manger ? -Je finissais justement maman! Je n’ai pas beaucoup de devoirs ce soir, je vais aller la retrouver. Si tu as besoin d'aide, je n'irai pas. -Je suis fatiguée, je serais bien contente si tu pouvais m'aider un peu pour la préparation du souper. - Ha... et puis, va donc t'amuser un peu dehors. Tu es jeune, profites-en pendant que tu le peux. Tu m'aideras plus tard. France ne sait quoi faire, la réponse de sa mère la fait hésiter. Si elle y v'a, est-ce qu'Hélène s'en plaindra à son père ? Lui dira- t-elle qu'elle n'a jamais d'aide de sa grande fille? Comme France est la plus veille, il lui dit qu'elle doit faire plus d'efforts que les autres et surtout... qu’elle doit donner l'exemple. On frappe à la porte; France va répondre; c'est Sylvette. Sa présence l'aide à prendre sa décision. Elle sort jouer avec son amie. Sylvette Trudel demeure juste en face de chez elle. Agée de huit ans, elle a quelques mois de plus que France,et c'est une petite fille très sûre d'elle. Blonde aux yeux bleus, elle est l'aînée d'une famille de cinq enfants. C’est elle la plus belle et c’est aussi elle qui connaît tout,du moins le pense- t-elle. France s’en est fait une amie malgré qu’elle connaisse ses défauts. Elles sont dans la même classe et reviennent de l'école ensemble. -Sylvette ,j'ai la permission de rester dehors jusqu'à l'heure du souper. A quoi allons- nous jouer ? Toutes deux portent un pantalon "pedal pusher" bleu pâle. La blouse de Sylvette est blanche et celle de France est jaune. France a compris qu'elles n'iront pas se promener près de l'école. Les religieuses, souvent aux fenêtres, pourraient les voir ainsi vêtues, et demain leur reprocher leur façon dévergondée de se vêtir; en pantalon et manches courtes. -On pourrait jouer au "branch et branch " mais on n'est pas assez nombreux. Explique Sylvette.Tiens, voilà ton frère qui arrive. Que veut-il encore celui-là ? - France ! Crie Alex qui est accompagné d'un ami. On cherche des filles pour jouer au cow-boy avec nous, est-ce que vous voulez jouer ? En vrai cow-boy, Alex porte sur son épaule, un bout de corde à linge qui lui sert de lasso et un vieux chapeau de son père sur la tête. À son retour de l'école, il ne s'est pas changé; il a gardé son veston d'habit et son pantalon court. Sa cravate s'entremêle à la corde et tache sa chemise blanche de noir. Si son frère vient de temps en temps jouer avec elles, c'est pour son amie Louisette qu'il trouve jolie. France aime bien lorsqu'il vient les retrouver, surtout accompagné du beau Luc Malette. Luc est un peu négligé aujourd'hui. Il porte son chandail de louveteau bleu avec l'écusson de sa meute, hors de son pantalon court. Un de ses bas est plus haut que l'autre et ses "running shoes" blancs sont recouverts de poussière. Luc a 9 ans, il est de sa grandeur. Ses cheveux sont couleur de blé. Ses yeux bleu ciel sont dignes d'un ange. Lorsqu'elle le voit, France est en plein ravissement. Sylvette regarde les deux garçons effrontément. -Tu veux jouer avec ces garçons France ? La petite baisse la tête; elle ne veut pas dévoiler ses sentiments à ses amis; elle lui répond d'une façon désintéressée: -Oui, ça me tente un peu, mais n'oubliez pas, je dois aller souper bientôt, et si je suis faite prisonnière, on devra me libérer lorsque maman m’appellera. (Elle espére que Luc va s'en charger.) Content de leur décision, Alex explique : -Les filles, comme les autres fois, c’est nous les bons et vous deux les méchantes. C’est nous qui déciderons quand libérer nos prisonniers! Pourquoi c’est toujours nous les "prisonnières"? Dit Sylvette, en rouspétant. Alex ne laisse jamais personne lui imposer sa volonté et Sylvette, même s'il la trouve belle, l'énerve parfois; elle veut toujours tout décider. Pas impressionné pour autant, il lui montrera qui est le patron ici. -C'est nous les gars, c'est nous les plus forts et c'est le règlement du jeu. Luc qui est demeuré silencieux jusqu'à maintenant, dit à son tour pour appuyer son copain : -Alex a raison, nous sommes bien plus forts que les filles! Sylvette fait la moue, mais l'appui de Luc pour Alex lui fait comprendre, qu'à deux, elles ne pourraient pas les faire changer d'idée; de plus, France ne disait rien. On commence à jouer. En un rien de temps, les filles se retrouvent "prisonnières" des méchants cow-boys". Luc se porte au secours de France. Cela intrigue Alex, il se demande depuis quelques temps si Luc "aime sa soeur". Il aurait aimé que les filles les supplient un peu; il n'est pas content du tout. -Luc, est-ce que France est devenue ta blonde? Il a dit cela subitement, sans réfléchir et surtout sans savoir si c'est vrai. Cette remarque étonne Sylvette; comment, ce n'est pas elle la plus belle? Ce n'est pas elle qu'on a choisie. Jalouse, elle pouffe de rire. Luc semble peiné mais ne veut pas déplaire à son ami. Craignant les commentaires sarcastiques, il demeure silencieux. France rouge de gêne, se sauve dans la maison, abandonnant Sylvette et les autres. Sans le savoir, elle vient de rencontrer un premier amoureux trop timide pour se déclarer. Les jours suivants, après l'école, elle préfère rester dans la maison à écouter ses programmes à la radio: "Madeleine et Pierre" et "Yvan l'Intrépide" plutôt que d'avoir à affronter cet "amoureux".
Aider sa mère est devenu plus agréable. Hélène est joyeuse de ce temps-ci; sa famille vient lui rendre visite plus souvent. Florence, sa soeur aînée, est venue la visiter dimanche dernier, accompagnée de Jim son mari. Elle en a profité pour lui demander un service; garder son petit chien Blacki pendant leur voyage aux États Unis. Hélène n'aime pas beaucoup les chiens, mais pour aider sa soeur, elle a accepté . Xavier est d'accord; de toute façon il n'aura pas à s'en occuper; il travaillera cette journée là, comme tous les jours maintenant. Très tôt à leur réveil, les enfants ont commencé à jouer avec le chien. Alex quitte la maison pour se rendre à l'école; il laisse derrière lui un chien fatigué et essoufflé. D'habitude France part en même temps que lui; curieusement, ce matin elle le laisse partir seul. -Je ne veux pas aller à l'école, j'ai mal au coeur: Elle joue la comédie, espérant convaincre sa mère de son malaise; ainsi elle pourra rester à la maison avec l'épagneul de tante Florence. Sa mère est pressé de partir et ne prend pas le temps de vérifier si France fait de la fièvre et si elle est bien malade. De toute façon, France pourra lui être utile ce matin. -C'est bien France, reste à la maison mais je dois aller chez Mme Trudel quelques minutes. Tu surveilleras le chien. J'amène Carole et Lyne avec moi; je ne serai pas longtemps partie. Hélène vient à peine de quitter la maison que, déjà, France s'approche du chien. Il ne veut plus jouer; il grogne et à l'air bien méchant. -Tiens... qu'est-ce qu'il a Blacki? Le chien tourne sans arrêt sur lui même, comme s'il voulait attraper sa queue. France a peur, elle veut s'éloigner du petit animal et se sauve en courant vers sa chambre. Blacki part à sa suite, jappant, essayant de lui mordre les chevilles. Elle saute sur son lit et, effrayée, elle appelle à l'aide. -Au secours! Au même instant, Hélène entre dans la maison et entend sa fille crier. Le chien abandonne France pour s'approcher des nouvelles arrivantes. Le voyant venir, Hélène s'aperçoit à son tour qu'il n'est pas dans son état normal. Sans perdre de temps, elle attrape Carole par la main et soulève la petite Lyne dans ses bras. Et court vers la chambre où elle vient rejoindre France. Heureusement, le chien est incapable de grimper sur le lit. -Maman, maman, qu'est-ce qu'il a le chien? C'est une petite fille toute en larmes qu'Hélène retrouve. Elle a peur elle aussi et ne lui répond pas tout de suite. Le chien jappe et semble dans tous ses états. Déposant ses enfants sur le lit, elle profite d'une accalmie du chien pour se pencher et attraper une balle de tennis qui traîne sur le plancher. Elle lance la balle au chien et dit à ses enfants au moment ou le chien s'éloigne du lit pour courir vers la balle: - Vite les enfants, venez avec moi! Hélène porte Lyne suivie de Carole; France les suit. Elles se sauvent rapidement jusqu'à la salle de bain. Elles apprécient la porte de la petite pièce fermée qui les sépare de la colère du chien. - Comment on va faire pour sortir d'ici, maman, dit Carole? -Le chien à l'air méchant! Il est près de la porte maman, on ne pourra pas s'en aller? S'inquiète l'aînée. -Je ne sais pas encore, France, mais on va trouver un moyen; ne t'inquiète pas. Retrouvant peu à peu ses esprits, elle se demande à son tour comment ils feront pour se sortir de cette fâcheuse situation. -Bon, écoutez-moi bien. Je vais entrouvrir la porte et voir si Blacki s'est calmé un peu. Hélène tasse ses petits derrière elle et, lentement, ouvre la porte. -Maman ferme la porte! Carole voit le chien qui bave, les yeux exorbités, qui ne ressemble plus du tout au petit Blacki. Hélène referme la porte rapidement. Elle a eu le temps de voir le téléphone sur une tablette, près de la salle de bain. Que faire? Il lui faut prendre une décision rapidement. Elle ne pourra garder ses enfants longtemps dans cette petite pièce. À quatre, ils n'ont pas grand espace pour bouger. De plus, elle a peur et ne doit pas l'avouer aux enfants. Hélène ouvre la porte à nouveau, l'espace d'une main seulement et réussit à attraper le téléphone. Elle se souvient du numéro de la société protectrice des animaux. Elle explique l'urgence de la situation. Les enfants sont muets mais rassurés; ils font confiance à leur mère et se savent hors de danger maintenant. Suivant les conseils reçus au téléphone, elle reste dans la salle de bain et s'asseoit sur le plancher avec les enfants. Elle leur raconte des histoires jusqu'à l'arrivée ...une heure plus tard, deux employés de la SPA. Hélène a expliqué au téléphone que la porte à l'arrière de la maison n'est pas barrée. Les deux hommes, gantés de cuir, font sentir quelque chose au chien qui s'est approché d'eux et ce n'est pas long que la petite bête féroce tombe dans les pommes. Ils s'empressent de la tranporter dans leur camion; et les quatre victimes sont libérées de leur prison. Hélène comprend maintenant...on lui a expliqué que Blacki a la "rage". Heureusement qu'elles s'en sont éloignées. France a eu peur et elle se dit que plus jamais elle n'aimera les chiens. On devra informer tante Florence de la maladie de son chien, à son retour des États. On espère que cela ne lui fera pas trop de peine; on a dû l'endormir à jamais! Septembre à nouveau, et Hélène voit Carole prendre le chemin de l'école, à son tour. Agée de six ans, elle est assez grande pour rejoindre ses deux aînés à l'école Notre Dame du Bois Franc. Hélène n'aura pas le temps de s'ennuyer. Lyne, trois ans, n'est plus le bébé; Serge, né au mois de juin dernier, a pris sa place. Xavier est très heureux de la naissance de Serge, son 2e "gars"; mais il est bien content qu'il lui reste sa petite Lyne à la maison. Il fait des projets pour l'avenir de ses enfants et, souvent, il en parle avec sa femme. -Tu sais Hélène, je veux que mes fils aient toutes les chances de s'instruire. Je crois que ce sera le seul héritage que je pourrai leur laisser. Ils pourront subvenir aisément aux besoins de leurs familles s'ils terminent leurs études. J'aimerais bien les envoyer dans un collège privé. Ça coûtera cher,mais nous n'avons que deux garçons. -Les filles, elles, n'ont pas besoin de tant d'instruction. Elles vont se marier et avoir des enfants. Tu sais comme moi que ça ne prend pas de diplôme pour changer des couches! Ce qu'elles apprennent avec toi c'est ce qu'elles auront besoin de savoir . Xavier est satisfait lorsqu'il voit ses filles apprendre à faire la cuisine ou le repassage. Il veut qu'elles comprennent bien leur rôle dans la vie. Il est sincère; il les aime beaucoup et pense que si elles sont bien préparées à jouer leur rôle de bonnes épouses, elles seront heureuses toute leur vie. Comme Hélène, elles sauront bien élever leurs enfants et entretenir une maison. -Je suis bien content d'être revenu en ville bien que nous ayons dû quitter une maison plus grande, alors que notre famille grandit. Ici il nous sera plus facile de trouver un collège pour nos garçons. -Tu sais Hélène, je l'aime notre nouvelle demeure même si elle est plus petite. Mais il y a toujours une chose qui me tracasse. Je trouve qu'elle n'a pas l'air solide. Lorsqu'il y a tempête, on a l'impression que le vent va réussir à l'emporter. Je trouve aussi que l'humidité pénètre beaucoup par le plancher, posé directement sur le sol. Va falloir que je me renseigne, sur la solidité des fondations. Comme tous ses voisins, Xavier s'est plaint au constructeur de la fragilité et de l'humidité de sa maison. Par prudence, celui-ci a décidé de faire des fondations de béton sous toutes les maisons, à la satisfaction des gens. Essoufflé, Alex entre dans la maison; il cherche France. Elle arrive toujours avant lui de l'école. Où est-elle? Il visite toutes les pièces de la maison à sa recherche. Il trouve sa soeur dans la chambre avec Lyne qu'elle aide à lasser ses "running shoe." Sa petite soeur n'est pas tout à fait réveillée de son somme de l'après-midi et elle ne s'aide pas beaucoup. L'apercevant, Alex lui lance un cri: -Viens voir France, ils ont commencé au bout de la rue! Dépêche-toi viens avec moi! -Qu'est-ce que tu raconte Alex? Elle abandonne Lyne, se met à courir et disparaît à l'extérieur. -Tu te souviens, maman nous l'avait dit, ils ont commencé à l'autre coin de la rue! Il est si exité qu'il ne prend pas le temps de bien expliquer ce qu'il a vu. Il tient encore son sac d'école d'une main et tend sa main libre à France. -Commencé quoi, Alex? Je ne comprends rien à ce que tu dis? France n'a pas encore enlevé son jumper bleu marin de l'école et celui-ci a une grosse tache de poussière laissé par le running shoe de sa petite soeur. -Viens, les gros camions sont là, les hommes ont commencé à soulever les maisons et d'autres ont commencé à creuser! France ne comprend toujours pas ce que son frère lui explique si mal. Elle remarque soudain sa robe sale et, d'un geste brusque secoue la poussière. Elle oublie la main tendue de son frère qui s'impatiente. Hélène rejoint les enfants. Elle a entendu leur conversation. Elle vient à la rescousse de son garçon. -C'est bien ça Alex, ils vont soulever toutes les maisons du quartier. Ils les mettront sur des madriers soutenus par des pilotis. Ensuite ils creuseront des tranchées,feront des coffrages, y mettront du ciment et redescendront les maisons sur le ciment. Elle ajoute encore: Lorsqu'elle a fait construire les maisons, Canadair était pressé d'avoir des logis pour ses employés et, pour sauver du temps, elle n’a pas exigé qu’il y ait des fondations de bétons. Comme tout le monde se plaignait, ils ont décidé de le faire maintenant avant que surviennent de gros problèmes. Alex dit à sa mère: - C'est ça que je disais à France maman, mais elle ne comprend rien. Ils ont déjà soulevé des maisons et commencé à creuser! France a tout écouté mais a de la difficulté à imaginer ce qu'on lui raconte; elle veut aller avec Alex voir tout ça de près. La permission d'Hélène obtenue, ils partent en courant vers le coin de la rue. En peu de temps Alex trouve l'endroit idéal pour observer ce qui se passe. Tous les deux s'installent sur une petite butte formée d'un tas de terre. France est fascinée par ce qu'elle voit. D'abord, des maisons soulevées, on dirait qu'elles se préparent à s'envoler. Ensuite, ce sont les hommes à la stature imposante, dont les muscles saillants luisent de sueur à chaque pelletée de terre, qui attirent son attention. Le trou qu'ils creusent est déjà si profond qu'ils paraissent loin à ses yeux, même debout dans ce fossé. Elle se penche vers eux et dit d'une voix haute: -Monsieur, monsieur, tu as soif? L'un deux relève la tête, et son sourire parait magnifique aux yeux de France. Le colosse remarque la petite fille aux beaux cheveux bruns et aux yeux doux; il lui répond gentiment: -Bonjour la petite! T'es bien belle toi! Tu veux savoir si j'ai soif? Est-ce que tu veux aller me chercher de l'eau? Tu serais bien gentille si tu y allais; j'ai très soif; il fait chaud aujourd'hui, tu sais. France rougit et ne lui répond pas. Soudain, laissant Alex sur place, elle court vers la maison. Lorsqu'elle en revient, elle marche lentement portant une petite bouteille de coke remplie d'eau. Se penchant vers le trou, elle offre le breuvage au "monsieur". Le gars dépose sa pelle et en posant le pied sur une grosse roche, se hisse hors du trou pour s'approcher de France. -Ho! T'es bien fine. Lui dit-il en prenant la bouteille et la vidant d'un seul trait. -Quel est ton nom ? -France Paquin,lui dit-elle toute gênée. -Tu as qu'elle âge? -J'ai 7ans, répond la petite. -T'es pas mal belle pour ton âge; viendras-tu me voir demain? Elle ressent soudain un malaise; si papa savait qu'elle parle avec un étranger, il serait fâché. Ha, et puis, il est si beau; il ne doit pas être méchant. -Oui je viendrai, tu seras là encore? -Oui et j'attendrai ton verre d'eau, France Paquin. France s'aperçoit que son frère a disparu. Elle le voit un peu plus loin. Il surveille la pelle mécanique qui ouvre la terre. Elle prend les premières bouchées, facilitant ainsi le travail d'excavation pour les hommes. Alex a vu sa petite soeur parler à cet homme; il ne comprend pas pourquoi mais il en ressent de l'inquiétude. Il revient vers elle et lui dit: -France, on s'en va et arrête de parler à des étrangers; tu sais bien que papa n'aime pas cela! France lui obéit, mais se dit qu'elle reviendra demain... seule. France n'a qu'une seule idée en tête cet après-midi; quitter Sylvette qui l'accompagne au retour de l'école. -Sylvette, je dois me dépêcher; maman m'attend pour faire une commission.Sans attendre la réponse de son amie, elle la quitte en courant. France a menti, mais son mensonge lui parait justifié. La raison; "le monsieur" à qui elle a promis de venir porter de l'eau. Elle se rend en vitesse au même endroit que la veille espérant le retrouver; IL N'EST PLUS LA! Attristée, elle s'en retourne chez elle. En s'approchant de sa maison, elle voit qu'on l'a soulevée à son tour. Elle s'engage sur la passerelle qu'on a installée devant sa porte d'entrée, et elle entend quelqu'un lui dire: -Salut la petite; où il est mon verre d'eau? France se penche vers le trou sous ses pieds et, réjouie, constate que " l'homme qui veut de l'eau" travaille à creuser chez elle. Elle se dépêche d'ouvrir la porte de sa maison avec l'intention d'aller lui chercher de l'eau, lorsque Sylvette rouge et à bout de souffle apparaît. -France, j'ai eu de la misère à te rejoindre. Si tu vas faire la commission pour ta mère, je peux y aller avec toi. -Ha! La fatiguante! Se dit France. Comment m'en débarrasser? -Non, maman a changé d'idée, je n'y vais plus, mais, j'ai autre chose à faire. Elle croit qu'en lui disant cela, son amie va partir. Mais non, elle demeure sur place. -Ok, je vais t'attendre, dit Sylvette. France revient sur ses pas et, sans enthousiasme, décide qu'elle n'a pas d'autre choix que de confier son secret à son amie. -Bon, nous irons faire la commission tantôt, mais avant, je dois porter de l'eau à un ami. -Un ami, quel ami? Tu as des amis que je ne connais pas? France lui demande d'être patiente et de la suivre. Elle porte la petite bouteille de vitre remplie d'eau au monsieur. Sylvette la suit. -France, c'est qui lui? C'est ton "chum?" Elle sait bien qu'il est trop vieux pour son amie; elle fait exprès de la taquiner. -C'est pas mon "chum"! Il me demande de lui apporter de l'eau le soir quand je reviens de l'école. Ne le dis pas à Alex, il n'aime pas ça que je lui parle et il le dira à maman; et elle me défendra de le faire. Il m'a dit que j'étais une belle petite fille. Sylvette est éberluée et n'en revient pas! Fâchée de voir que son amie lui a caché cette rencontre et, qu'en plus, elle reçoit des compliments sur sa beauté; elle dit à France: -Voyons France, t'es bien trop jeune, lui il est vieux, il doit avoir à peu près 25 ans. -Ça ne me dérange pas... j'aime ça lui parler, répond-elle d'un air boudeur. Il est bien gentil avec moi. -En tous cas, moi je ne parle pas à n'importe qui, surtout des vieux hommes, répond Sylvette jalouse. -Bon, ça me tente plus de jouer avec toi aujourd'hui, je m'en retourne chez moi. Elle quitte prestement son amie et elle prend la direction de la maison...et de son nouvel ami. Chaque jour après la classe, France tente de retrouver "le beau monsieur" qui creuse sous une maison ou l'autre. Les travailleurs semblent bien s'amuser de cela et piquent une jasette avec France de temps en temps. Cela évite à la petite d'entendre les récriminations d'Hélène. Récriminations justifiées cette fois. La rue semble avoir été entièrement bombardée. Toutes les maisons sont soulevées du sol et maintenues en équilibre sur des madriers. On dirait qu'elles vont tomber au moindre choc. Elles sont entourées de montagnes de terre qui se transforme en boue sous l'effet de la pluie et, il y en a beaucoup de pluie cet automne. La famille semble vivre dans une mer de boue. Chaque journée ensoleillée,la terre sèche, et la poussière envahit la maison familiale. Les enfants portent tous des grandes bottes de caoutchouc qui sont toujours pleines de terre séchée. Hélène doit surveiller ses petits lorsqu'ils passent sur la passerelle; elle a peur qu'ils tombent dans le fossé. Un madrier qui l'enjambe, relie la maison à la rue. Lorsque France revient à la maison, Hélène lui raconte ses épreuves de la journée. Elle ne peut compter sur Xavier qui est au travail à cette heure là. Elle se sent plus près de sa fille aînée que de son garçon, Alex, qui est de plus en plus souvent en compagnie de ses amis. En portant de l'eau "au monsieur", la petite s'épargne quelques jérémiades de sa mère. Cette journée là "le monsieur" est venu à sa rencontre... -Bonjour la petite,est-ce que tu veux m'accompagner; je vais manger quelque chose derrière la maison. Il a ramassé un grand carton brun qu'il balance au bout de ses doigts au rythme de sa marche. France lui sourit et, sans un mot, s'approche. Une fois près de lui, elle le trouve grand et doit relever la tête pour l'observer. Sa chemise ouverte montre une petite camisole blanche un peu salie par la terre. Il porte des jeans bleu restés propres, mais le bout de ses bottes de travail est plein de poussière. Il a l'air très fort,et son sourire est radieux. Prenant la petite par la main, il se dirige vers le fond de la cour, près du seul arbre visible, à l'abri des regards indiscrets. Il étend son carton sur le sol et s'y asseoit, le dos appuyé au tronc de l'arbre; il invite France à s'asseoir près de lui. La petite fille pose les genoux sur le carton et s'allonge sur le ventre les deux mains sous le menton. -Je peux pas rester longtemps monsieur, maman m'attend pour le souper. Tu as dit que tu voulais aller manger,tu as apporté un sandwich? Ignorant sa remarque, il passe son bras autour des ses frêles épaules et l'attire près de lui. -J'avais faim c'est vrai et je savais que ma petite préférée m'apporterait de l'eau et je voulais être seul avec elle. -J'aime bien la couleur de ta robe, le rouge te va bien; avec tes longs cheveux frisés, tu es bien belle aujourd'hui. Il la regarde dans les yeux. Tout en disant ses mots, il lui caresse les cheveux. "Il est comme papa, il aime me caresser les cheveux, comme il est "gentil", se dit la petite fille. Il prend son sandwich, avale une bouchée et,de sa main libre, laisse glisser ses doigts sur les jambes de France. La petite pose sa tête sur ses cuisses musclées, et apprécie la douceur de sa caresse sur ses mollets. Soudain, ne sachant pourquoi, à la vue de son regard, elle se sent mal à l'aise. Elle se lève pour partir, et alors il lui dit: -Tu ne t'en vas pas tout de suite? On commençait juste à faire connaissance. J'avais l'intention de te parler de ma petite soeur qui te ressemble et je voulais t'inviter à venir la connaître chez moi. Elle est gentille comme toi et je crois que vous feriez de bonnes amies. Cette explication rassure France. Elle se rasseoit près de lui, lui faisant à nouveau confiance, elle appuie sa tête sur son épaule, pendant qu'il lui chatouille le bras avec sa large main. Alex qui cherche sa soeur depuis un moment, la voit à l'arrière de la maison. Il surgit à cet instant. -France que fais-tu? Maman te cherche, c'est l'heure du souper; viens t'en! Alex n'aime pas voir sa soeur avec cet inconnu. Il attrappe sa main et l'attire de force près de lui et sans un mot de plus, ils partent tous les deux vers la maison. France a trouvé le "monsieur " très gentil de lui avoir parlé de sa petite soeur et innocemment, revient pour lui porter de l'eau le lendemain... Mais, pour le bonheur d'Hélène et peut être la chance de France,les travaux ont pris fin. Les nouvelles fondations de la maison des Paquin sont maintenant plus solides et le monsieur n'est plus là. France a du chagrin. Elle ne peut en parler ni à sa mère,ni à Sylvette qui lui a dit qu'elle était trop jeune; elle garde pour elle cette peine.
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Cette page a été mise à jour le 2 Août 2002 |