CHAPITRE 1V

LA NEIGE ET LE FROID

Les enfants aiment de plus en plus la campagne mais leur mère s'ennuie de la ville.

L’hiver revenu, les touristes recommencent à fréquenter les pentes de ski du Mont-Tremblant. Les jours de congé de Xavier se font de plus en plus rares et souvent, les tempêtes de neige le retiennent à l’Auberge pendant quelques jours. Hélène trouve les journées longues et les soirées ennuyeuses sans son mari. Elle aimerait voir ses soeurs. Sa famille lui manque beaucoup. Elle compte les jours qui la séparent de la fête de Noël. Cette période occasionne des rencontres familiales et elle espère que sa mère les invitera à venir chez elle.

 

Marie-Rose Nadon a décidé d'exaucer ses voeux. Elle l'invite avec sa famille à Montréal pour y passer le temps des fêtes. Hélène

a hâte de voir ses soeurs et leur mari, ainsi que ses neveux et nièces. Cela fait longtemps qu’elle n’a pas vu son frère Roger le dernier-né de la famille, elle en aura l’occasion, il sera en vacance scolaire.

Xavier a obtenu un long congé et il accompagnera sa famille à la ville.

 

C'est le soir de Noël, tous s'amusent sauf... Xavier. Il semble inquiet de la tempête qui sévit à l'extérieur. A tout instant, il va à la fenêtre. Le vent violent soulève la neige,  cause de la poudrerie et rend la visibilité nulle. La neige s'amoncelle le long de la rue Papineau et bloque la circulation. Il doit prendre le train ce soir pour ramener les siens au Lac Mercier.

Est-ce qu’il en sera capable ?

Sa belle-mère a remarqué son va et vient; elle s'approche de lui et, doucement, d'un air compatissant, posant sa main sur son épaule, elle lui dit:

 -Qu'est-ce qu'il y a Xavier, vous êtes inquiet ?

 

Il se retourne, mais avant de lui répondre, prend le temps de voir combien Marie-Rose Nadon est encore jolie. Toujours joyeuse et alerte, elle ne parait pas ses 50 ans. Il la trouve avenante, et il l'aime beaucoup.

Les parents de Xavier vivent séparés. Autrefois, sa mère, Marie-Anne Paquin et ses frères et soeurs habitaient à quelques maisons de Mme Nadon. Son père, le Dr Louis Paquin les avait abandonnés et vivait seul à l'autre bout de la ville. Madame Paquin devait survivre avec leurs 5 enfants. Xavier avait été obligé d’abandonner ses études à l'âge de 12 ans. Il travaillait pour aider sa mère à subvenir à leurs besoins. Son père refusait tout contact ou lien avec sa femme et ses enfants laissés sans  aide pécuniaire. Xavier lavait  la vaisselle dans les restaurants, lui, fils d'un médecin  possédant  une pharmacie .

Xavier a toujours aimé jouer aux cartes. Mme Nadon aussi.  Lorsque  ses frères venaient, elle invitait Xavier, son petit voisin. Il avait l'air sérieux et doux. Marie-Rose Nadon songeait à ses filles à marier.

Hélène avait 16 ans, Xavier 19 ans lorsqu'ils se virent pour la première fois. À une de ces soirées de cartes, Hélène était présente. IL l'avait remarquée et la trouvait bien jolie.

Mais, elle était trop jeune, et lui, pas encore prêt pour le mariage. Il était allé travailler en Floride, comme cuisinier dans les grands Hôtels.

Doué d'un esprit aventurier, il avait fait ce grand voyage avec quelques amis, au volant d'une voiture, vers 1928. La voiture ne fit que le voyage aller, ensuite, elle perdit toute vitalité. Lorsqu'il revint, 5 ans plus tard, il retourna chez Mme Nadon; il n'avait pas oublié Hélène. Elle ne l'avait pas oublié non plus. Ils se marièrent, elle à 21 ans, lui à 24 ans.

 

Xavier sort de "la lune" pour finalement lui répondre :

-Oui Madame Nadon, je suis un peu inquiet, je me demande si nous ne pouvons pas prendre le train ce soir, à cause de la tempête qui sévit. Que ferons-nous ?

Toujours serviable, Marie-Rose s'empresse de le rassurer.

-On va arranger cela, Xavier ne vous inquiétez pas.

Elle attire l'attention de tous et leur dit :

-Si vous croyez avoir de la difficulté à retourner chez vous, je vous garde tous à coucher. Je n'ai pas beaucoup de lits, mais on va s'organiser.

Les coussins du grand fauteuil jetés par terre, sont devenus des matelas pour les petits et les fauteuils sont des lits de fortune. Pour les enfants, c'est une vraie partie de plaisir ! L'espace restreint favorise la chaleur et, dans ce douillet confort, le sommeil finit par  les gagner tous. Xavier lui-même oublie la bourrasque pour ce soir.

 

 

La soirée est avancée lorsque la famille Paquin descend du train à la petite gare du Mont Tremblant, le lendemain. 

-Nous allons marcher, la maison n'est pas loin les enfants; regardez, on voit le magasin général d'ici.

Xavier emporte le bébé, Lyne se tient collée à lui. Il fait si froid, leurs pieds crissent sur la neige. Hélène le suit quelques pas derrière avec Alex, France et Carole se tenant tous les quatre par la main.

Hélène porte quelques légers bagages. Les parents sont silencieux, ils ont hâte de coucher leurs enfants.

Quelques minutes plus tard, ils atteignent le bas de l’escalier menant à l'entrée de leur maison.

-Regarde papa, c'est plein de neige!

France se demande bien comment ils arriveront en haut. Elle peut à peine distinguer l'escalier.

-Attends France, je vais monter le premier, lui répond Xavier.

Il tasse la neige avec ses pieds, libérant ainsi l'escalier pour ceux qui suivent. Une surprise les attend.

La porte d'entrée de la maison est à peine visible . Un gros "banc" de neige la bloque.

 

-À la campagne, il neige toujours plus qu'à la ville. Pas surprenant après ce qu'on a vu à Montréal hier soir.

Très calme, Xavier rassure son épouse, qui semble alarmée, en même temps qu'il analyse la situation. Il donne la petite Lyne endormie à Hélène.

-France, tu veux surveiller Carole ?

--Oui maman. France se tenait collée près d’Alex se sentant plus en sécurité. À regret, elle se dégage de son étreinte.

-Maman a besoin d'aide...  Elle s'approche de sa petite soeur de trois ans, pour la réconforter, anxieuse de voir ce que son père fera pour dégager la porte .

-Alex, viens avec moi, nous allons dans la grange.

Alex regarde vers l'arrière de la maison, il y a beaucoup de neige à enjamber avant d'arriver à la grange.

Tous les deux partent, de la neige jusqu'aux cuisses. Réussir à sortir un pied enfoncé si creux dans cette accumulation de flocons blancs demande un effort d'athlète.

Ils arrivent près du bâtiment. Heureusement, le carreau d'ouverture du 2e étage se trouve à l'abri du vent, n'est pas bloqué par la neige.

-Alex, tu vas aller dans la grange. Je vais t'aider à entrer. Je voudrais que tu ailles chercher une pelle qui nous serait bien utile en ce moment.

Alex, fier de la confiance que son père lui témoigne, ne lui parle pas de sa peur.

Une fois à l'intérieur, tout est noir. On entend le vent siffler à travers les planches.

Alex se souvient des guêpes, il a peur de frôler les murs à la noirceur. Pour se rassurer, il crie à son père :

-Papa où est-ce qu'elle est la pelle ? Sa voix décidée cache bien sa peur.

-Je ne suis pas sûr, cherche un peu vers la gauche, répond Xavier.

Alex enlève sa mitaine de laine et la met dans le fond de sa poche; de sa main droite il tâte un peu le mur.

Il touche à quelque chose de dur et  froid.

Aussitôt il veut ramener sa main... mais... mais il en est incapable, quelque chose la retient et... sa peur augmente.

La voix de son père devient impatiente :

-Dépêche-toi, Alex, tes petites soeurs attendent dehors, il n'y a pas de temps à perdre, il fait froid tu sais.

Désespéré, ne voyant pas d'autre solution, Alex ramène lentement sa main et cette chose qui le suit, cela semble long... lourd, rigide.

Un sentiment de frayeur s'empare d'Alex, mais bravement, il continue de tirer ce mystérieux objet.

Rendu près de lui, et à la lueur soudaine de la lune, il constate que c'est la pelle qu'il tirait !

-Ha ! S’exclame Alex, très soulagé de sa découverte.

Au même instant, sa main se libère.

 La peur avait rendu sa main moite et lorsqu'il avait touché la poignée de métal très froid, elle y était restée collée. 

-L'as-tu, lui crie à nouveau son père ?

-Oui Papa, j'ai trouvé la pelle et j'arrive.

 

Ne disant aucun mot de son aventure, il saute dans la neige très heureux d'être sorti indemne de cette terrifiante expérience.

 Le père et le fils reviennent vers la maison, l'air victorieux.

-Puis, dit Hélène à son mari, qu'est-ce que tu feras maintenant ?

Elle tient le bébé endormi sur elle; elle l'a recouvert d'une bonne couverture de laine. 

France responsable de sa petite soeur, avait enroulé autour des épaules de Carole, la couverture remise par sa mère. Toutes les deux se tiennent collées, le dos au mur de la maison et surveillent l'arrivée des hommes.

-Ne t’inquiète pas, tu verras maintenant ce ne sera plus long.

Alex et moi avons trouvé ce qu'il nous faut pour entrer dans la maison, répond Xavier à sa femme, lui montrant la pelle.

Il ne voit qu'une solution, passer par la fenêtre donnant sur la galerie pour entrer le premier dans la maison. Elle n'est pas trop enneigée, probablement à cause de la direction du vent.  

-Tu vois Alex, grâce à toi j'ai une pelle pour dégager la fenêtre.

Alex se tourne vers France, son visage empreint d'une grande fierté, négligeant volontairement de lui dévoiler la peur qu'il a eue.

La rancune que France conserve pour son frère depuis l'histoire des guêpes, se change soudain en admiration.

Jamais elle n'aurait été capable d'entrer seule dans la grange à la noirceur.

Ne perdant pas de temps, Xavier commence à pelleter, et en quelques minutes, la fenêtre est complètement dégagée. Il réussit à l'ouvrir dès ses premiers efforts. En passant les jambes devant, il se retrouve enfin dans la cuisine.

Grelottant de froid, Hélène et les enfants se réjouissent de son succès. Mais leur joie est de courte durée, la fenêtre est trop haute et les enfants ne peuvent suivre leur père. Xavier tend les bras, inutile, il n'arrive pas à les rejoindre. Déçus, il leur faudra attendre que la porte s'ouvre.

De l'intérieur, Xavier pousse sur la porte. Hélène entend son mari perdre patience :

- Hum... Hum... La maudite porte ne s'ouvre pas ! C'est donc bien lourd !

Découragé, inquiet pour sa famille exposée au grand froid, il ressort sur la galerie de la même manière qu'il y était entré et dit à Hélène :

- Ça va vous autres, pas trop gelés ?

Le vent s'élève et le froid devient plus intense.

-Non,et ne t’inquiète-toi pas, tout va bien. Crois-tu être capable de l’ouvrir Xavier ? -

Hélène tente de lui cacher son souci.

Il prend le temps de réfléchir avant de lui répondre, constatant qu'il devra encore pelleter.

-Certainement, cela ne sera pas long; seulement, je dois enlever un peu de cette neige qui la bloque.

Il se remet à l'oeuvre rapidement et, cette fois, libère une partie de l'entrée de la maison. Il retourne à l'intérieur pour pousser sur la porte; elle s'ouvre enfin. Sa famille peut entrer dans la maison. Sans chauffage durant leur absence, le logement est humide et très froid.

-On gèle ! Ne peut s'empêcher de dire Xavier.

N'ajoutant rien de plus, il se dirige vers l'armoire de la cuisine et en revient avec une bouteille à la main.

-Les enfants, je vais vous donner une "p'tite shoot".

 France avale ceci lentement, lui dit son père en lui tendant un petit verre.

La petite le prend, examine le liquide qu'il contient et avale la moitié du breuvage d'un seul trait. Elle le regrette aussitôt..."ho! ho! C’est fort, et elle s’étouffe.

-Pas si vite, France, je te  l'avais dit, L E N T E M E N T!

Le regard fâché de son père lui fait peur et prudemment cette fois, elle termine son breuvage à petites gorgées.

Alex se décide à boire la boisson que son père lui a versé.  Il sait ce qui l'attend et il boit très lentement, s'épargnant ainsi des reproches.

Le "caribou" donné par Xavier, produit l'effet attendu: réchauffer rapidement!

-Bon voilà, ce n'est pas recommandé pour les enfants, mais pour cette fois, cette boisson vous fera du bien. Xavier est content de sa décision.

Il s'occupe des aînés pendant qu’Hélène s’affaire avec les plus petits. Elle allume le poêle à bois, puis installe Lyne sur la berçante, emmaillotée, un oreiller sous les fesses, un autre dans le dos, retenue par une cravate de son père nouée au dossier de la chaise.

Comme sa petite soeur, Carole est assise sur une chaise rapprochée du poêle. Recroquevillée, les deux pieds posés sur la porte ouverte du fourneau, recouverte d'une bonne couverture de laine, elle attend que l'appareil de chauffage répande sa chaleur.

Les frissons disparaissent, les enfants se réchauffent et le sommeil se fait sentir. Quelques minutes plus tard, tous les enfants sont au lit encore vêtus  sous d'épaisses couvertures.

 

Quelques semaines plus tard, Xavier ouvre la porte portant une immense boîte de carton. Il apporte les cadeaux de Noël reçus chez la grand-mère Nadon et qu'il avait fait envoyer par le train. Pour les enfants, c'est à nouveau Noël, un deuxième dépouillement. Sans le sapin cette fois.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
22 juillet 2002

Merci à Ti-Clain et Jean Louis pour la correction des textes