CHAPITRE XXXV
DOUCE VIE..
La pluie tombe et ses gouttelettes tambourinent sur les feuilles de l'orme qui trône majestueux non loin de sa fenêtre. Cette douce musique éveille France qui, revenue du nord tard la nuit précédente, paresse au lit.
Jacques debout depuis quelque temps, se prépare à aller travailler pour son dernier jour de labeur de la semaine.
"La petite" se retourne langoureusement sur le dos, profitant de la caresse offerte par la douceur de ses draps blancs. Elle n'ouvre pas les yeux; son odorat devine l'arôme de verdure mouillée qui se glisse dans ses narines. Entre ses paupières à demi closes, elle entrevoit le nuage gris qui cherche à s'infiltrer par la fenêtre de sa chambre.
Immobile, France jouit de la liberté, une liberté dont elle avait oublié l'essence. Liberté de rêver, de flâner et de décider quand elle se lèvera. Liberté de faire ce qu'elle voudra de sa journée, quand elle le voudra.
Si elle peut jouir de ce précieux moment, c'est grâce à sa mère qui garde les enfants pour la fin de semaine. Ils pourront profiter des derniers jours qui restent dans ce chalet loué par leur père et leur grand-maman pour l'été qui déjà tire à sa fin.
Jacques a trouvé cette solution; louer une maison à la campagne au lieu de faire du camping avec sa famille. Ainsi il fait d'une pierre deux coups. Et de un, il procure la tranquillité d'esprit à France en enlevant les causes du chantage psychologique de sa mère lors de son départ pour le camping. Et de deux, il tranquillise sa belle-mère qui est moins seule, plus heureuse et moins peureuse près d'eux.
Libéré pour quelques jours de la contrainte rattachée au rôle d'une mère, France est venue à Montréal pour le mariage de son amie Sylvie Durant qui aura lieu ce samedi du mois d'août. Elle entend en profiter et se promet de sortir magasiner cet après-midi. Pour l'instant, la dolce vita lui permet pour la première fois de sa vie de se remettre en question.
À t-elle atteint les objectifs qu'elle s'était fixé dans son jeune âge?
À force de travail et d'effort, elle a malgré son manque d'instruction obtenu un emploi respectable; celui de secrétaire particulière d'un architecte. Elle est bien fière de cette réussite. Il est vrai qu'elle a pris des cours du soir, mais le courage qu'elle a su manifesté lorsqu'elle acceptait des emplois qui lui demandaient plus de compétence qu'elle n'en avait est, d'après son analyse, la clef de son succès.
Elle s'en est toujours bien tiré, apprenant sur place ce qu'elle n'avait pas eu la chance d'apprendre à l'école.
Mariée depuis quatre ans déjà à un homme qu'elle aime, France a deux garçons. Dieu qu'elle les aime ses petits; elle est prête à leur donner le temps qu'il leur faudra pour qu'ils deviennent des hommes pourvu d'humanisme et de sens de responsabilité. Aider, participer à la formation d'un homme. N'est-ce-pas le plus beau métier du monde? Sa dévotion envers ses enfants n'a d'égal que son amour pour son mari.
Elle attend le jour où sa fille viendra. C'est un rêve qu'elle garde caché dans un petit coin de son coeur, "une fille".
Mais la réussite lui apporte le plus de bonheur, c'est qu'elle a acquis beaucoup de confiance en elle. Elle a oublié qu'autrefois elle n’aimait pas son physique, elle se croyait paresseuse et son manque d'instruction lui pesait. On lui disait ces choses lorsqu'elle avait treize ans.
France a mis du temps à chasser ces pensées négatives de sa tête. Maintenant c'est fait et elle en est bien fière, même si elle sait qu'elle aura encore du travail à faire pour vaincre complètement son complexe d'infériorité. N’est-ce-pas un grand succès pour elle, une grande victoire sur son passé?
-France, dors-tu?
Le rasoir à la main, Jacques entre dans la chambre; la croyant endormie, il reste près d'elle, contemplant ce petit bout de femme qui lui a déjà donné deux fils. Il l'aime beaucoup.
Cela lui coûte de l'éveiller elle semble si bien se reposer. Il s'approche, se penche au dessus d'elle et, repoussant les mèches de cheveux loin de son front, il l'embrasse.
France feint le sommeil, elle sait qu'il l'observe et se doûte qu'il la caressera. Rarement lui déclare-t-il ouvertement son amour. Jacques a peur de perdre sa femme et croit que si elle devient trop sûr d'elle, elle pourrait lui échapper. France n'a pas besoin de ces déclarations, ces douces caresses, sa fidélité sont des témoignages de l'attachement qu'il lui porte.
-Jacques tu m'as éveillée, lui répond-t-elle . Tu n'es pas encore partie?
-Non mais je suis bientôt prêt; il ne me reste que mon revolver à prendre et mon képi. Mais avant, je voulais t'éveiller et te faire penser d'aller chercher mon pantalon chez le nettoyeur. Tu m'avais dis que le rebord serait terminé à temps pour le mariage de nos amis demain.
Il ne lui disait pas la vraie raison de son intrusion dans la chambre. Il voulait lui parler et voir ses yeux pétillant de bonheur avant de la quitter pour son travail.
-Ha oui c'est vrai, tu fais bien de me le faire penser; j'irai un peu plus tard. Puis, France prend son mari par le cou et lui donne un baiser, lui murmurant de petits mots doux à l'oreille.
-France, je n'ai pas le temps, voyons...je serai en retard pour le "Fall In".
Jacques a peur de ses propres impulsions et juge que se serait dangereux de rester si près de sa femme qui lui paraît bien amoureuse ce matin.
-Oui, mais c'est si bon de se sentir seuls tous les deux.
Elle l'embrasse à nouveau et lui dit:
-Je te laisse en pensant que nous serons seuls encore cette nuit tous les deux.
France sait que, pour son mari, le travail de policier est très important et que les officiers du poste où il travaille, tolèrent mal qu'il arrive en retard pour l'inspection détaillée des troupes, ou "le Fall In" comme il dit.
S'éloignant un peu, elle continue de lui parler:
-Sylvie m'a téléphoné hier après-midi. J'ai bien hâte de la revoir. Sa mère a fini sa robe de mariée juste à temps. Imagine toi, elle se marie demain matin et son fiancé n'arrive que ce soir. Yves sera fatigué pour son voyage de noces, ils repartiront tout de suite après la réception.
-Tu sais Jacques..
-France dépêche toi ...
Jacques s'impatiente, il sait que lorsque sa femme commence à lui raconter les événements passés, elle n'en finit plus. Il a peur d'être en retard au travail; la ponctualité est une de ses qualités.
-Bien je voulais juste te dire que cela me fait un peu de peine de perdre mon amie. Elle s’en va loin tu sais....au moins, avant son mariage on se voyait de temps en temps.
-Je sais "mon tit minou" que veux-tu c'est la vie. Ce ne sera pas la dernière fois qu'il te faudra accepter de voir s'éloigner ceux que tu aimes, autant t'y habituer tout de suite...et soudain, oubliant sa leçon de psychologie, il ajoute:
-Bon assez de bavardage, je dois m'en aller.
Comme il se lève pour sortir de la chambre, France lui dit:
-Jacques, ne vas pas travailler avec ton rasoir!
-Tu fais ta comique maintenant ?
Il avait gardé l'appareil électrique à la main tout le temps de leur conversation. Il avait bien compris que France avait de la peine et il lui dit encore:
-Tu peux te consoler pour aujourd'hui car, demain, nous irons fêter le mariage de Sylvie et Yves. Tu passeras la journée avec ton amie.
-Et puis, ajoute t-il, on pourra peut-être un jour faire un petit voyage et aller les voir. Elle reviendra de temps en temps pour voir ses parents; et lorsque nous aurons notre maison, nous l'inviterons à venir nous visiter avec son mari.
C'est vrai se dit France; mais pendant un court instant, tous les souvenirs de jeunesse lui reviennent à la mémoire, l'attristant de voir disparaître à jamais cette partie de sa vie passée.
Jacques prend son révolver et cette fois après lui avoir dit "Bonjour mon ti-minou", il quitte la maison.
France demeurée seule continue à se prélasser dans le lit ne ressentant aucune urgence à se lever. Elle hume avec jouissance l'odeur de la lotion AquaVelva qui flotte encore dans l'air. Ce parfum a sur la petite le même effet qu'un élixir au pouvoir magique, c’est le parfum de son mari. Brûlante d'amour, prête à le recevoir, France espère déjà son retour.
Au mariage de Sylvie, France revoit son frère Alain; elle est surprise de voir qu'il ne lui fait plus aucun effet. Elle se demande comment a-t-elle pu, un jour, croire l'aimer ?
Elle est bien contente de voir son amie heureuse et se souvient des paroles dites par Jacques; elle sait que même si elle la perd pour longtemps,car elle va vivre aux États-Unis, elle l'invitera un jour à venir au Canada dans la maison qu'ils achèteront bientôt !
Cette page a été mise à jour le 15 Janv. 2003 |

Fin du roman
Auteur Mandolo ©Mando 2002