CHAPITRE-XXX1V

 

LES "BÉBITES"

 

France et Jacques ont déménagé dans un logement plus grand. Il y a deux chambres dans ce nouvel appartement, une pour les parents l'autre pour les enfants. Lorsque l'un des enfants s'éveille la nuit, l’autre suit et tous les deux pleurent en même temps. Avoir des enfants et loger dans un deuxième étage n'est pas toujours agréable, spécialement si l'on a comme propriétaire une femme bien mesquine ! Elle ne tolère pas que les petits courent dans la maison, elle signifie son impatience en donnant des coups de manche à balai sur son plafond. France ne peut s'empêcher de les surveiller afin qu'ils marchent au lieu de courir d'une pièce à l'autre. Elle rêve du jour où ils deviendront Propriétaires !

Occupée toute la journée avec ses deux bébés, elle n'a pas beaucoup de loisirs, encore moins lorsque Jacques travaille de nuit. Elle trouve ses soirées longues et elle s’ennuie.

L’horaire de travail de Jacques n'est pas facile pour lui ni pour sa jeune femme. Parfois, France songe à s'évader quelques instants, rêve de se sentir libre, sans responsabilité. Comme ce soir il travaille, les enfants ce sont endormis tôt... Une idée germe dans son esprit.

- J'ai le goût d'aller au restaurant du coin m'acheter une crème glacée. Il fait chaud, cela me rafraîchirait !

France cherche à justifier l'escapade qu'elle mûrit.

-En revenant, je pourrais regarder "Star Strek" à la télévision et je mangerais mon "fudgicle au chocolat".

France essaie de se déculpabiliser.

-En faisant vite, il n'y a pas de danger de laisser les enfants seuls; il n'y a pas de chauffage et cela ne prendrait que quelques minutes.

 

À peine a-t-elle fait quelques pas sur le trottoir qu'un souvenir lui revient en mémoire : " Comme maman l'avait fait autrefois, j'ai quitté la maison et laissé les enfants seuls. S'il faillait qu'ils s'éveillent comme je l'avais fait durant mon enfance, s'il fallait qu'ils aient peur autant que j'avais eu peur."

Bourrelée de remords, elle accélère le pas. Elle avait hâte de ressentir un moment de liberté; hélas, tout est gâché; elle se sent coupable et ne songe qu'à revenir à la maison au plus vite.

Au restaurant du coin de la rue, elle s’achète un fudgicle tel que prévu mais y ajoute un petit sac de chips Duchess et, en vitesse, sort du magasin et revient vers la maison en courant.

Ouf ! Les enfants dorment toujours, ils ne se sont pas réveillés !

Elle soupire de soulagement et rassurée, elle est heureuse de son aventure, si courte fut-elle. Cela lui laisse entrevoir qu'un jour peut-être, lorsqu'ils seront grands, elle pourra jouir de nouveau de sa liberté. Elle aime ses enfants et ils lui apportent du bonheur, mais parfois sa liberté lui manque.

 

Onze heures et son mari policier n'est pas encore arrivé de son travail.

Les enfants qui n'ont que treize mois de différence se sont éveillés à cinq heures trente ce matin. Ils ont été pleurnichards toute la journée. Les dents qui poussent, le petit rhume les agace. Ce sont de bonnes raisons pour les petits d'être d'humeur maussade. Fatiguée, France décide d'aller se coucher avant l'arrivée de son mari, en ayant pris soin d'allumer la veilleuse de la cuisinière.

-C'est toi Jacques ?  Encore endormie, France se frotte le visage. Elle a senti quelque chose lui chatouiller le bout du nez. Elle croit avoir rêvé et se rendort.

-Jacques arrête ! Répète France qui a senti de nouveau quelque chose lui frôler le visage et, cette fois, elle en est certaine.  Elle tend le bras du côté de son mari, tâtant l'oreiller. Jacques n'est pas là. Il n'est pas arrivé. Au même instant, un petit cri se fait entendre venant du passage qui conduit à la chambre des enfants... Effrayée, France se lève et sort de sa chambre sur la pointe des pieds.

-Mais qu'est ce que c'est ? Qu’est ce que ce bruit ?

À l'instant où elle sent un courant d'air se déplacer, elle distingue à peine ce qui vient de passer près d'elle. Sur le mur, elle croit reconnaître l'ombre d'un oiseau avec de grandes ailes.

L'oiseau revient en émettant de petits cris et en planant vers France qui, apeurée, s'écrie: c’est, c’est... une Chauve-Souris ! Elle connaît ça France des chauves-souris, elle en a déjà vu une chauve-souris, et elle en a peur des chauves-souris !   

Elle s’ent souvient de ce samedi alors que Jacques était à la maison.

" Au matin, elle s’est réveillée avant lui. Elle est allée au salon pour lever les toiles des fenêtres; sur le dossier d'un fauteuil, elle avait aperçu une drôle de tâche noire.

"On dirait un grand papier carbonne" s'était dit France.

Elle avait avancé la main pour le prendre mais, heureusement pour elle, ne sachant pas ce que c'était vraiment, elle avait hésité et avait pris la décision d'éveiller son mari pour que lui, enlève cette drôle de chose noire de son fauteuil.

Il l'avait trouvé immobile, ses grandes ailes ouvertes sur le fauteuil..."La Chauve-Souris" qui, à la clarté du jour, ne bougeait plus et semblait morte. Pour en être certain, Jacques lui avait asséné un violent coup de balai qui ne lui avait laissé aucune chance de survie. Pour rassurer France, il lui avait dit que la bestiole était entrée par la porte laissée ouverte la veille au soir. Comme il demeure près de la rivière, il est possible qu'elle niche dans les arbres des environs. Il avait dit aussi de ne pas s'inquiéter, qu'elle n'en verrait probablement plus jamais.

France avait gardé depuis une peur bleue de ces petites bêtes noires. Elle les appelait les souris volantes !  Dire qu’elle avait manqué de la prendre à pleine main !

Dans son enfance, son père lui avait  raconté que lorsqu'il allait à la pêche et que la brunante venait, il fallait mettre son chapeau, sinon les chauves-souris s'agrippaient à vos cheveux. Son père disait aussi en avoir très peur et recommandait de s'en tenir éloigné. Elle avait aussi entendu des histoires de vampires miniatures, à leur sujet.

Horrifiée, France ne songe qu'à fuir ce MONSTRE qui est de retour dans le passage de sa maison!

De retour dans sa chambre, elle ferme la porte, saute dans son lit et tire la couverture sur sa tête. Incapable de bouger, paralysée par la peur, elle oublie ses enfants qui eux dorment à l'autre bout du corridor, la porte de leur chambre ouverte!

Reprenant un peu ses esprits, elle tend l'oreille; tout est silencieux, tout semble redevenu normal. Repoussant ses couvertures, elle sort de son lit et risque la tête hors de la pièce.

Le MONSTRE EST TOUJOURS LÀ !  Il vient de lui frôler le front. D'un geste brusque, elle pousse violemment sur la porte qui se ferme avec fracas. Sans réfléchir, agissant comme un robot, elle ne pense qu'à une chose:  fuir cet endroit dangereux.

Elle s'avance près de la fenêtre de sa chambre, soulève la vitre avec l'intention de se sauver, et réalise qu'elle est au deuxième étage !

-Me voilà coincée comme autrefois dans la grange, mais Alex n'y est pas cette fois, constate France.

Que faire ? Jamais avant n'aura-t-elle trouvé de solution si rapidement !

-Je dois passer par la fenêtre !

Elle enjambe la fenêtre et se retrouve sur le toit de la galerie de l'étage en dessous. C'est trop haut pour atteindre le sol mais elle élabore rapidement un plan. S'étirer les bras et réussir à atteindre la galerie, et, de là, prendre l'escalier pour descendre chez son propriétaire. Elle met son projet à exécution et le réussit.

Elle n’a pas le temps de réaliser qu'elle est en tenue de nuit, et que sa jaquette est transparente.  Elle s'empresse d'aller sonner à la porte de monsieur Tanguay. Il est deux heures du matin, monsieurTanguay dort, et il met du temps avant de venir ouvrir la porte.

-Madame Patry ! Que faites-vous ici à cette heure-là ?

Il se trouve devant une jolie petite dame apeurée et frissonnante, et se doute qu'elle a un problème pour venir le voir aussi peu vêtue, et en pleine nuit. Il attend son explication.

France met du temps avant d'expliquer, gênée soudainement d'être obligée de venir quêter de l'aide. Finalement elle lui dit d'un seul trait :

-Il y a une chauve-souris dans la maison et j'ai si peur que j'ai laissé mes enfants seuls dans leur chambre.

D'abords surpris, ensuite, insulté de voir qu'on pouvait trouver des mammifères volants dans son logement, il allait lui dire qu'elle se faisait des idées et qu'elle était pas mal effrontée d'affirmer des choses semblables, mais il se ressaisit...si elle avait raison ? D'un ton sec et décidé, il lui dit :

-Je monte voir, venez avec moi.

Avant de sortir, il prend soin d'apporter un balai avec lui, "au cas où elle dirait la vérité," se dit-il.

France le suit, mais le laisse entrer seul dans la maison. Il ne semble pas très brave, mais il entre quand même. De l'extérieur, elle peut le voir partir à la chasse dans le passage. C’est presque drôle de le voir courir en robe de chambre et en pantoufle, le balai au bout des bras.

Elle entend un grand coup sec et suppose qu'il vient de tuer la chauve-souris. Elle entre et le voit ramasser la bête avec le balai. Comme elle paraît bien morte, France s'approche et l'examine à son goût, mais avec dégoût. Ses petites dents n'ont rien pour la rassurer et elle a une petite tête pareille à une souris. Elle frissonne et pense soudain à ses enfants. Heureusement, ils ne se sont pas réveillés !

Elle remercie son propriétaire. Celui-ci retourne chez lui, s'excusant, penaud de voir que la locataire a eu raison.

Demeurée seule, elle décide d'attendre son mari toute la nuit, incapable de se rendormir, encore sous l'effet du choc.

Lorsque Jacques entre aux petites heures du matin, il se demande ce qui se passe; la radio joue et les lumières sont allumées dans toutes les pièces. Il s'empresse d'aller retrouver France qui s'est endormie avec les lumières du plafonnier dans les yeux.

-Jacques, c'est toi cette fois, lui dit France, en le voyant penché au-dessus d'elle. Si tu savais ce qui s'est passé !

-Tu me fais peur, j'ai bien hâte de savoir, je me déshabille et nous irons jaser un peu dans la cuisine.

Après l'avoir embrassée, il enlève son képi de policier et frotte machinalement la visière avec sa manche de chemise, dégrafe sa lourde ceinture, et sort son arme de son étui. Prudent, il s'étire pour placer son revolver au-dessus de leur garde-robe; ainsi l'arme se trouve loin de la portée des petites mains de ses garçons.

Il se penche pour enlever ses grosses chaussures noires et enfile ses pantoufles. Suivi de France maintenant debout, ils se dirigent vers la cuisine.

-Avant que tu m'expliques, je ferme la radio.

-Non non Jacques ! Lui dit France tout énervée.

-Pourquoi donc ?

-J'ai peur des chauves-souris, et on m'a déjà dit que lorsqu'il y avait du bruit et de la lumière, cela les éloigne.

-France, tu le sais bien, on a vu une chauve-souris une fois et il n'y en a plus. Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu aies encore peur de ces bestioles ?

Et France lui raconte son aventure de la soirée.

Jacques essaie de la rassurer, mais rien n'y fait; France ne veut rien entendre, et ne veut pas se recoucher sans avoir la lumière de sa chambre allumée.

Le lendemain, Jacques va voir le propriétaire pour qu'il tâche de savoir par où entrent les CHAUVES-SOURIS chez lui.

Il commence son chiffre de travail de jour, cela lui permet d'accompagner monsieur Tanguay dans ses recherches. Tous les soirs à la brunante, les deux hommes surveillent la maison afin de découvrir le passage des chauves-souris mais ils n’arrivent pas à découvrir leur cachette.

France ne s’endort qu'avec la lumière et la radio allumées. La situation devient intenable. Jacques perd patience, car lui a de la difficulté à s'endormir de cette manière.

Tous les deux ont travaillé fort pour embellir leur nouveau logement, mais France ne veut plus y demeurer. Elle est traumatisée depuis la nuit "d'horreur" qu'elle a vécu avec "les bestioles volantes". Lorsque son mari doit travailler de nuit elle reste éveillée jusqu'à son arrivée.

Jacques trouve que cela n'a pas de bons sens.

Il pense à déménager de nouveau; mais comme le bail vient à peine d'être signé, il devra attendre à l'an prochain.

Comme l'été arrive, il songe que peut être ce serait bon pour ses enfants de s'éloigner de la ville et d'aller à la campagne pour quelques temps. Comme il n'a pas les moyens de louer un chalet, sa famille fera du camping cette année. France pourra ainsi quitter sa maison quelques jours par semaine. Elle pourra prendre du repos et peut-être oublier les chauves-souris.

L'idée de Jacques est bonne pour les enfants qui adorent le camping et pour France qui oublie enfin les souris volantes. Lorsqu'elle revient dans sa maison à la ville, elle réussit à bien dormir. Le propriétaire lui a dit avoir bien vérifié et qu'il n'y a aucune ouverture où passent les petites bestioles qui lui font peur.

Hélène n’est pas trop enchantée du choix de son beau fils de faire du camping. Surtout qu’il invite Brigitte et Stéphanie à venir camper avec eux et qu'elle se retrouve seule à la maison.  Elle tente souvent de convaincre  France de ne pas partir, lui répétant les prévisions de mauvais temps,   ou encore, lui disant qu'elle ne se sent pas bien. France ne l'écoute pas, mais c'est à regret qu'elle quitte la ville; voir sa mère inquiète la tenaille toujours.

Jacques songe à un moyen de rassurer sa belle-mère et, en même temps, de donner la tranquillité d’esprit a son épouse. Il faut faire quelque chose pour belle-maman. Il se décide à en discuter avec France.

- Depuis qu'on s’est un peu éloigné de ta mère, elle téléphone quasiment à tous les soirs et, souvent, elle veut que j’aille chez elle pour la rassurer. Elle se sent isolée et elle a encore plus peur.

- Je sais bien Jacques, je n’aime pas cette situation. Si tu trouves un moyen de régler le problème, j’apprécierais bien cela.

-Je m’en occupe, et je t’en reparle, dès que j'aurai trouvé une solution.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
7 Janv. 2003

 

 

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