| CHAPITRE XXX111 SOLITUDE ET AMOUR Lyne et Raymond demeurent en face de chez Hélène et ils lui apportent l’aide et le réconfort dont elle a besoin pour supporter son deuil. Boucler le budget, avec trois enfants encore aux études, n'est pas chose facile pour Hélène. La police d'assurance-vie que Xavier lui a laissée lui est d’un grand secours, mais insuffisante. Elle perçoit aussi un chèque de pension de survivant qui lui permet de faire vivre son monde. À cinquante et un ans, il est difficile de se trouver du travail; le seul métier qu'elle connaisse, "sauceuse de chocolat", ne se pratique presque plus. La solitude lui pèse; toutes ces années passées auprès de Xavier qui veillait sur elle. Il lui manque. Son docteur a cru nécessaire de lui prescrire des calmants, afin de l'aider à passer cette épreuve. Malgré l'attention chaleureuse de ses enfants et les pilules, son chagrin prend du temps à s'atténuer. France a trouvé un nouveau logis pour sa mère, près de chez elle, espérant de cette façon la sécuriser. Sa maison est devenue trop grande et les souvenirs qu'elle renferme lui rappellent sans cesse son époux. En dépit du fait qu'elle habite maintenant tout près, France ne peut aller voir sa mère aussi souvent qu'elle l'avait imaginé. Accaparée par ses deux bébés, elle délaisse même sa meilleure amie. Sylvie fait du camping aux États-Unis. La dernière fois qu'elle lui a parlé, elle avait connu un Américain et elle semble amoureuse. De temps en temps, elles se téléphonent et ce sont les seules fois où les deux commères peuvent jacasser ensemble. Il y a aussi une autre raison pour laquelle France a moins de temps à consacrer à sa mère. Jacques a un horaire de travail varié. Trois semaines de jour, trois semaines de soir et trois semaines de nuit. Elle doit donc demeurer à la maison avec ses enfants. Après un entraînement de huit mois au cours duquel Jacques a perdu vingt livres, il est devenu policier. France en profite, lorsqu’il fait son "chiffre" de jour, elle travaille. Jacques garde les petits pendant que sa femme travaille pour l'agence de placement temporaire Office Overload. Ils pourront acheter leur maison plus vite que prévu.
-Pas encore maman ? -Oui, elle a peur de sa fournaise à l'huile cette fois. -Jacques, tu ne vas pas y aller en pleine nuit ? Voyons, qu'elle aille voir son propriétaire. Il reste juste en bas. -Elle dit qu'elle lui a téléphoné et qu'il ne veut pas monter, répond Jacques. Depuis que sa belle-mère est déménagée près de chez lui, elle l'appelle souvent à son secours. Sans Xavier, elle est devenue peureuse. Jacques a l'air fatigué. Il s'est couché très tard, il a terminé son chiffre à minuit. Il travaille sur la rue. Il a "fait le trafic", comme il dit, sur la rue St-Hubert au coin de Jean-Talon. Habillé de son long paletot de laine noir fourni par le service de police de la ville, il a eu froid, le vent transperce le lainage. Lorsqu'il a entendu le téléphone sonner, il a hésité avant de sortir de ses couvertures. Heureusement, il garde à portée de la main sa robe de chambre beige, cadeau de France pour sa fête. Son peignoir lui permet la transition du lit au plancher sans trop geler et, c'est vêtu de cette manière que France l'aperçoit revenant de la cuisine. Le timbre grave de sa voix au téléphone l’a réveillée et l'inquiétude s'est emparée d'elle en entendant sa conversation. -Et puis, oui, je vais y aller chez belle-maman; pauvre elle, elle semble tellement inquiète, et tu sais comment, moi, j'ai peur du feu, ajoute-t-il pour terminer sa phrase. -Je sais, mais hier soir, c'était autre chose; elle disait avoir vu des voleurs; la semaine passée, elle avait entendu du bruit sur la galerie arrière. C'est toujours la même chose. Elle a peur pour rien. Je crois qu'elle devrait déménager, dit France. Jacques ne l'écoute plus, France s'est penchée vers l'avant pour lui parler, l'encolure de son "baby doll bleu" laisse voir sa poitrine éveillant chez lui le désir. Il oublie sa fatigue et se voit déjà laisser tomber sa robe de chambre à ses pieds, s'avançant lentement vers son lit, s'approchant près d'elle, lui enlevant ce petit vêtement qui le sépare de tant de douceur, caressant ce corps si doux et si chaud, comme il en a le goût ! Il s'imagine la laissant languir, la laissant attendre jusqu'à ce qu'elle le supplie. Il est possédé de passion pour elle. Il est certain de sa maîtresse, il est certain de sa tendresse ! Il se tient nu, perdu dans ses rêves, laissant le temps à sa femme d'observer sa silhouette musclée. L'être fort et protecteur, contre qui elle aime se blottir contre tous les tyrans imaginaires, est rendu près d'elle. France a reconnu le désir dans ses yeux. Depuis qu'ils ont appris ensemble les jeux de l'amour, elle a pris confiance en elle. Elle se voit maintenant plus belle qu'elle ne s’est jamais vue. Oubliant les quelques livres qu'elle a en trop. Jacques lui répète en moqueur qu'il est," que c'est elle la plus belle de toutes les femmes qu'il aime". Il a été un bon professeur, elle aime faire l'amour; souvent, c'est elle qui prend l'initiative de leurs ébats amoureux, elle aime son homme ! Elle se lève et, racoleuse, se colle à lui. De sa main "au gant de velours", comme il lui dit souvent, elle entoure son cou pour le caresser. Elle ressent à son tour un désir brûlant mais, coquine, elle ne lui avoue qu'à moitié son désir et lui dit : -Mon tit minou, ça me tente beaucoup tu sais, mais... maman attend et, se retirant un peu, elle ajoute, regrettant d'avoir à interrompre ses pensées érotiques: -M'as-tu compris lorsque je te disais qu'elle devrait déménager ? Revenant à la réalité, Jacques reprend sans enthousiasme sa robe de chambre qui traînait à quelques pas de lui. Le sens du devoir prenant le dessus sur ses désirs amoureux, il lui répond en se promettant bien de se reprendre plus tard : -C'est vrai "espèce de bébite à grands cheveux", tu as raison, elle devrait déménager, mais où ira-t-elle ? Jacques semble de bonne humeur, il vient de la traiter de "bébite à grands cheveux"; n'est-ce pas ce qu'il lui dit lorsqu'il la taquine sur sa féminité. "C'est curieux, habituellement lorsqu'il se fait réveiller, il est bien bougonneux." Elle s'empresse d'ajouter profitant qu'il est dans de bonnes dispositions : -Ca fait longtemps que j'y songe, lorsque nous achèterons notre maison, elle pourrait venir demeurer avec nous. Tu sais, je me sens un peu responsable d'elle... j'ai promis à papa. - Peut-être que ce serait une bonne idée qu'elle reste avec nous. Tout au cours de leur conversation, Jacques s'est habillé; il se dirige vers la porte et l'entrouvre pour y prendre ses couvre chaussures, laissant passer un courant d'air froid. France qui l'a suivi, frisonne et lui dit : -Attends une minute, j'avais mis tes bottes près de la porte de la cuisine je vais les chercher. En passant, elle attrape sa veste de laine placée sur le dossier d'une chaise, l'enfile et revient vers son mari en lui tendant ses caoutchoucs. Elle lui dit : -En tout cas, j'espère que tout sera correct et que sa fournaise ne sera pas la cause d'un incendie cette nuit. Si tu veux, téléphone-moi dès que tu arriveras chez elle... et reviens vite ! Elle a fait exprès de changer la conversation; elle est bien contente, Jacques connaît maintenant ses intentions concernant sa mère et il est d'accord avec ses projets. -Oui, mais laisse-moi partir maintenant. Il a dit cela en s'étirant le cou pour donner un baiser à sa femme avant de la quitter. Il n'oublie jamais ce petit geste affectueux. Il a gardé en mémoire ce précieux conseil donné durant leurs "cours de préparation au mariage" par le père Méthot, " ne jamais oublier de s'embrasser lorsque l'on se quitte soit, pour la nuit ou autrement ". C'est une bonne manière, disait le père, de ne garder aucune rancune lorsqu'il y a eu mésentente. -N'oublie pas mon chéri. J’ai hâte que tu reviennes... je t'attendrai. Demain tu commences juste à midi, on pourra prendre le temps qu'il faut pour faire... l'amour et moi je me reposerai demain après-midi en même temps que les petits feront leur somme. Elle le retient dans ses bras et se colle près de lui en l'embrassant cette fois d'un baiser passionné. À regret, il la quitte et descend l'escalier. France ferme la porte pour aller vers la fenêtre d'où elle peut voir son mari traverser de l'autre côté de la rue, pour se rendre chez sa belle-mère. Sachant qu'elle le surveille, il fait un geste d'au-revoir de la main. Elle le plaint, il fait froid cette nuit. "Heureusement qu'il a mis son foulard, même si ce n'est pas loin, la poudrerie lui aurait glacé le cou", se dit-elle. Elle le voit entrer dans la maison et, restée seule, elle va vers leur chambre à coucher. Elle entrouvre la porte doucement; ses deux bébés dorment. Les amoureux ont fait attention, se parlant à voix basse et à la demie-noirceur; la petite veilleuse, étant comme toutes les nuits allumée, lui a permis de se faufiler entre les deux bassinettes. L'unique chambre de leurs trois pièces devient de plus en plus encombrée. "L'achat d'une maison devient une nécessité. Il faudra encore se serrer la ceinture afin d'amasser l'argent nécessaire pour être chez nous un jour. En attendant se dit-elle, en regardant ses petits, on devra se trouver un logement plus grand au printemps." Elle approche du cadet, il dort en tenant sa petite couverte entre ses doigts et tète sa suce en faisant ce bruit que France aime entendre. Daniel est de plus en plus beau avec ses grands yeux; il babille et rit souvent, "il a un très bon caractère", songe France. Elle se penche, prend sa petite main, la porte à ses lèvres pour lui donner un doux baiser; le petit se retourne dans son lit. Elle regarde si sa couche est mouillée. Elle est sèche. Elle vérifie les épingles de sûreté et, d'un geste tendre, tapote ses cuisses potelées. Elle recouvre le petit bébé de sa couverture et fait demi-tour de peur de l'éveiller. Elle se retrouve au-dessus du lit de son aîné et regarde s'il dort bien, lui aussi. Tendrement, elle le regarde et, pour la première fois, s'aperçoit combien Jean a grandi. Elle se remémore les quelques heures avant son sommeil, alors qu'il dansait aux accords d'une musique de la télévision. De temps en temps, il la regardait espérant son sourire et, si par malheur la musique arrêtait, lui disait "maman maman" pour qu'elle mette d'autre musique. Le repos lui est nécessaire, il n'arrête pas de bouger de la journée. Comme s'il se doutait de son inquiétude, il ouvre les yeux et regarde sa mère avec un large sourire lui témoignant son amour. -Fais dodo mon petit Jean, lui dit-elle, en ramenant la couverture sur lui et, doucement, caresse son front. Elle fredonne quelques notes d'une balade qui l'endort à chaque fois. "Lorsqu'il s'éveille, il est tout joyeux de ce temps-ci. Mais ce n'est pas l'heure en ce moment ", se dit-elle. Jean se rendort et France demeure quelques instants près de lui, le contemplant. La sonnerie du téléphone la fait sursauter. Elle accourt vers la cuisine de peur que le bruit n'éveille les enfants; c'est Jacques. -France, bon voilà, comme d'habitude, ta mère s'est inquiétée pour rien. Tu peux te recoucher, il n'y aura pas de feu cette nuit. Après un long soupir, il continue : -La fournaise marche très bien. Même si j'aimerais mieux revenir tout de suite près de toi, je vais rester un petit peu avec ta mère, pour finir de la rassurer. Bonne nuit, France et couche toi. -Jacques, je ne pourrai pas dormir. Je vais m'étendre sur le lit et attendre que tu arrives. À tout à l'heure, mon chéri.
C’est la veille de Noël, Jacques travaille jusqu’à minuit, mais demain il aura congé. France s’active à préparer les petits pour leur dodo, afin d’avoir sa soirée libre et de préparer un goûter spécial pour elle et son mari. Ce sera leur Noël d’amoureux, à tous les deux. Lorsque enfin il arrive, il est bien heureux de réveillonner avec son épouse. Ils ne restent pas longtemps autour de la table. Ils ont tellement hâte de jouer au père Noël à leur tour. C’est vraiment le premier Noël où leur aîné sera conscient de toutes ces traditions qu’ils ont conservées et qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. -France, vas voir si les enfants dorment bien; je crois qu'il est temps de mettre les cadeaux au pied de l’arbre. France se dirige vers la chambre sur la pointe des pieds. Pendant ce temps, Jacques, mystérieux, va vers la porte menant à l’extérieur. -Jacques, nous n’avons rien à craindre; Jean dort et Daniel tète sa suce à poings fermés. -Je m’en doutais bien. J’ai sorti les cadeaux cachés dans le "locker", sur la galerie. Je te dis qu’il ne fait pas chaud. Juste le temps de prendre cette grosse boîte et déjà j’avais les doigts gelés. -Tu n’es pas prudent d’aller dehors par un froid de quinze sous zéro sans te couvrir. Ce n’est pas le temps d’attraper une grippe. Demain soir, nous allons chez Alex. J’ai bien hâte de voir toute ma famille. Il y a aussi maman qui invite tous ses enfants à aller pour le dîner du jour de l’An; ensuite, le souper dans ta famille, tu vois ? Ce n’est vraiment pas le temps d’être malade. Te souviens-tu Jacques, l’an passé j’avais ma grosse "bedaine" pour les recevoir tous, ce fut vraiment le premier Noël de Daniel... hihi. -Ne t'inquiète pas pour ma santé. Bon, si on commençait. Il ne veut plus continuer la conversation, il a trop hâte de placer les jouets pour que les enfants les trouvent à leur réveil, demain matin, jour de Noël. À genoux près de l’arbre brillant de toutes ses lumières, Jacques tend la main vers France qui sort les cadeaux un à un de la grosse boîte de carton, pour les donner à Jacques. En vitesse, mais aussi avec soin, il dépose le camion de pompier, la pelle mécanique et toutes ces surprises achetées avec amour pour leurs jeunes enfants, au pied du sapin et de la crèche. Jacques reste plus longtemps que prévu près du sapin, il s’amuse comme un enfant à faire avancer ce petit train sur ses rails! -Jacques, fais attention, si Jean allait se réveiller. -Tu as raison; mais avant d’aller nous coucher, j’ai un cadeau pour toi. Il prend la jolie petite boîte rouge cachée tout près de la crèche. -Voilà mon cadeau pour toi, France ! -Ho Jacques, qu’est-ce que c’est ? -Ouvre la boîte, c’est Noël et c’est le temps d’ouvrir les cadeaux. -Merci ! Elle est belle cette montre ! Je te remercie, je suis contente ! France s’approche pour lui donner un baiser. Tous les deux s’installent sur le fauteuil et France soudain se lève et va chercher une grosse boîte sous le sapin. -Voilà Jacques c’est pour toi! Joyeux Noël ! Jacques surpris, ne s‘attendait pas à recevoir un cadeau de France. C’est un beau chandail blanc avec fermeture éclair sur le devant. Elle sait qu’il en a besoin et il sera très au chaud pour le temps des fêtes. Il est bien sensible et en lisant la carte qui accompagne son cadeau de Noël, il a les yeux "mouillés". -Tu es bien "fine" et je te remercie beaucoup de cette belle surprise. Il l’entoure de ses bras dans une longue caresse et ils restent enlacés devant le sapin allumé, jouissant de ce bonheur d’être ensemble et de s’aimer. - Il est déjà trois heures du matin, France. Si l’on veut être capable d'être debout pour les enfants, qui se lèvent tôt ! Allons nous coucher!
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Cette page a été mise à jour le 13 Dec. 2002 |
