CHAPITRE XXX11

PAPA

Les enfants moins nombreux à la maison, les dépenses diminuent. Xavier et Hélène peuvent donc parler d'autre chose que de l'argent qui manque. Ils planifient de prendre enfin des vacances ensemble.

La santé d’Hélène s’est améliorée, mais il lui arrive encore souvent de craindre la maladie. Xavier ressent le besoin, dans ces moments-là, de se changer les idées.

Avant de partir avec son épouse, il organise un voyage de pêche avec son fils cadet. Serge est mature pour ses dix-neuf ans. Son père aime être en sa compagnie. Comme lui, il aime la pêche et, lorsqu'il l’accompagne, Xavier lui apprend des petits trucs utiles pour attraper les poissons.

-France, j’ai changé le petit Jean et j’ai laissé la couche sale sur le bord du bain. Il s'est rendormi. Il est bien fin mon petit-fils.

Ces simples mots, dits avec tendresse, prouvent à quel point Xavier est heureux d’être grand-père. Dévoué et généreux, il est venu garder pour permettre à sa fille et son beau-fils d’aller jouer aux quilles ce soir.

-Maman t'a dit que demain matin je pars pour la pêche ?

-Ha non papa, elle ne m'en a pas parlé. Tu y vas seul ?

-Serge viens avec moi, nous coucherons dans une petite auberge près du plan de l'Hydro Québec à Mistassini. Je suis bien chanceux de travailler à l'Hydro, mes patrons me donnent la permission d’aller pêcher dans ce lac privé.

-En même temps, ajoute Xavier, cela fera du bien à ton frère. Il aime venir à la pêche. Il pourra se changer les idées lui aussi; il a toujours le nez dans les livres, il étudie tout le temps.

-Oui c’est vrai papa, tu as raison à propos de Serge. Maman accepte que tu ailles sans elle ? Demande France.

 Oui, mais maman exige que tes soeurs, Brigitte (treize ans) et Stéphanie (huit ans), restent avec elle à la maison toute la fin de semaine. Comme ça elle sera moins inquiète et se sentira moins seule.

-Tu fais bien d'y aller papa, cela te fera du bien. Je te souhaite une bonne pêche. Et ne sois pas inquiet pour maman, nous veillerons sur elle à distance.

Et s'élevant sur la pointe des pieds, France embrasse son père qu'elle aime tant. Leurs différends se sont estompés et les vieilles blessures se sont refermées, cicatrisées par l'oubli

-Bonsoir monsieur Paquin, lui dit Jacques qui vient le saluer, et merci encore d'être venu garder. J'espère que le bébé ne vous a pas donné trop de trouble?

Xavier s'entend bien avec son gendre; il le trouve travaillant, et honnête comme lui.

-Pas du tout, vous avez un bon bébé toujours souriant; il aime son grand-père, ce petit coquin; nous avons parlé ensemble, il me l'a dit, répond Xavier, moqueur. -Je dois partir maintenant, bonsoir Jacques et n'oubliez pas... je reviendrai garder jeudi prochain et, cette fois, j'espère que tu réussiras à jouer une bonne partie de quilles. En tout cas, meilleure que celle de ce soir.

Xavier est un bon joueur de quilles; France le sait.  Son boudoir, à la maison, est rempli de trophées obtenus grâce à ses succès dans ce sport.

France regarde son père descendre l'escalier et trouve qu'il a rajeuni. Il vient de suivre une diète. Orgueilleux il s'habille à la mode; il a un peu plus d'argent pour le faire. Elle est fière de lui, Il n'abuse plus de la bière. Lorsqu'il va à la pêche, elle voit bien qu'il en emporte, mais ce n'est qu'à l'occasion et dans des moments de relaxation.

Lorsqu'il ferme la porte, elle accourt à la fenêtre du salon pour le voir se diriger vers son auto. Xavier lève son visage souriant et la salue de la main une dernière fois, avant de s'engouffrer dans sa voiture...

France quitte la fenêtre, heureuse qu'il soit venu garder son fils ce soir.

Il est minuit en ce quatorze septembre mille neuf cent soixante-trois, Jacques regarde le Ciné-Club. France, fatiguée, est allée se coucher plus tôt. À chaque vendredi soir, c'est la même chose; elle aimerait regarder le film avec son mari lorsqu'il est en congé, mais c'est inutile; trop fatiguée, elle s'endort devant la télévision.

 

La sonnerie du téléphone retentit dans la maison... comme une alarme ou une sirène semblable à celle de l'usine d'avions du temps de la guerre qui avertissait d'un danger probable...

France sursaute dans son lit, se frotte les yeux et jette un coup d'oeil sur le réveille-matin.

- Qui peut bien appeler à minuit trente ?

Tout de suite, elle a le pressentiment d'un malheur. Elle se lève et quitte sa chambre, inquiète. En entrant dans la cuisine, Jacques immobile, assis sur une chaise, tient le récepteur du téléphone dans sa main droite. Leurs regards se rencontrent et, dans ses yeux France, voit tout de suite qu'il vient d'apprendre une mauvaise nouvelle.

Le regard horrifié, blanc comme un drap, Jacques raccroche le téléphone. Aucun son ne sort de sa bouche. Il fixe France depuis quelques minutes comme s'il cherchait ses mots. Tout à coup, il dit:

-C’est à propos de ton père !

France pense à son voyage de pêche; elle demande avec effroi :

-Il est arrivé un accident d'auto?  Papa ?  Serge ?

-Non!  Et, lentement , il finit par dire : "Serge va bien, mais... ton père est mort !

France échappe un long cri de douleur, puis fige et devient muette à son tour. Jacques croit qu'elle va perdre connaissance. Le choc est trop violent. Elle se penche vers l'avant et crie à tue-tête ses sanglots.

Jacques ému hésite. Apeuré de voir sa femme dans cet état, il met du temps à lui porter secours.  Il l'entoure de ses bras, veut la consoler, mais il pleure avec elle. À travers ses larmes, France répète sans cesse qu'elle aime son père, qu'elle regrette de ne pas le lui avoir dit plus souvent. Que non ! Ce n'est pas vrai qu'il est mort, elle ne peut croire à sa mort subite. C'est une douleur insupportable !

Jamais elle n'avait songé que cela pourrait arriver si tôt ! C’est impossible!

Une fois l'immense chagrin exprimé, l'inquiétude de ce qui va venir prend place dans leur tête.

-Maman ! Comment allons nous apprendre la nouvelle à maman, répétait France, désespérée.

Serge a accompagné Xavier dans son voyage de pêche et c'est lui qui vient de leur téléphoner. Il a expliqué en pleurant avoir laissé son père pour aller se coucher plus tôt. Xavier est resté assis sur la galerie de l'auberge; il voulait digérer les fèves aux lard mangées au souper avant de monter à sa chambre. 

Serge dormait déjà lorsqu'on a frappé à sa porte, une heure plus tard. On lui a annoncé avoir trouvé monsieur Paquin sur le plancher de la salle de toilette mort, probablement d'un infarctus. -On fera une autopsie, ont-ils  expliqué. 

La police Provinciale ne savait pas qu'il parlait au fils du décédé, et avait manqué de tact envers le pauvre Serge, seul à vivre ce terrible drame. Au téléphone, il semblait perdu, il parlait en pleurant. Ce qui venait d'arriver le dépassait. Il ne réalisait pas encore les conséquences du décès de son père pour Hélène. Elle devenait veuve avec trois enfants encore aux études.

Serge a demandé que Jacques téléphone la mauvaise nouvelle aux autres membres de la famille.

-Ne crois-tu pas, France, qu'il serait préférable d'attendre à demain avant de téléphoner; il est déjà une heure du matin. Cela ne donnerait rien qu'ils l'apprennent en pleine nuit.  Autant leur laisser prendre une bonne nuit de sommeil.

-C'est vrai, mais tu pourrais appeler mon frère Alex et lui demander ce que nous devrions faire pour maman.

-Tu as raison, je l'appelle; pauvre lui, le réveiller à son tour et lui dire cette affreuse nouvelle. Il aura sûrement beaucoup de chagrin.

-Tu n'as pas le choix Jacques, c'est lui l'aîné et il nous aidera pour maman.

D'un commun accord, Alex et Jacques décident  d'attendre au lendemain et là, en présence du docteur, annoncer la nouvelle à Hélène. Elle le saurait bien assez tôt.

Alex a pris du temps avant de réaliser ce qui se passe. II a dû rappeler un peu plus tard, incapable de parler au premier coup de fil de Jacques,  l'émotion lui étreignant la gorge.

Après le téléphone à son frère, France se réfugie dans sa chambre, s'allonge à plat ventre sur son lit et, la tête dans l'oreiller, elle pleure. Incapable de dormir, elle essaie de comprendre pourquoi ?

Pourquoi faut-il que son père les quitte à cinquante-trois ans ? Lui qui avait travaillé fort toute sa vie pour sa famille. Au moment où tout devenait facile, tout s'arrêtait. Ce qui avait compté pour lui, était de rendre son entourage heureux. Il meurt alors qu'il a moins de problèmes financiers. Il venait de s'acheter une première auto; il en avait rêvé toute sa vie et il en était si fier. Hélène et lui commençaient à avoir du bon temps ensemble. 

Pourquoi mon Dieu, pourquoi ? France veut qu'on lui explique. Elle se met à douter de ses croyances sur la vie, sur la mort.

Dans son désespoir, elle est, par moments, incrédule, refusant de croire à sa mort. Comment peut-il avoir disparu; cela ne se peut pas. Elle rêve, se dit-elle. Mais non, pourtant cela semble vrai... Dans un demi sommeil, elle est convaincue qu'elle le reverra vivant, se berçant comme toujours dans sa chaise. Elle se rappelle: avant son mariage, il était venu avec elle lui acheter une table de salon en cadeau et il lui avait dit :

-France, lorsque je serai mort, cette table te fera penser à moi. À chaque fois que tu l'époussetteras, tu auras une petite pensée pour ton père qui t'a aimée.

Non ! Elle n'aurait jamais cru qu'il partirait si peu de temps après !

Elle s'imagine le voir seul dans ce petit réduit de la salle de toilette, voyant venir la mort, respirant avec de plus en plus de difficulté, paniquant, incapable d'appeler au secours. Il a dû revoir ses enfants et sa femme qu'il aimait. Elle pense au malheur de mourir seul. 

Épuisée par l'émotion, elle sombre dans un profond sommeil, à coté de Jacques venu la rejoindre pour la réconforter. Avant de se coucher, Jacques a embrassé son enfant qui dort calmement, ignorant tout du drame qui se joue dans la maison. Le petit Jean vient de perdre grand-père Xavier qui l'adorait !

La vie reprend vite ses droits. Comme si elle voulait se venger de la mort, elle met du baume sur le coeur de France... elle attend un deuxième enfant ! Un être cher disparaît, un autre naît.

Le douze juin mille neuf cent soixante-quatre, déjà deux ans qu'elle est mariée, France met au monde un deuxième fils, Daniel. Il apporte avec lui le bonheur cet enfant venu au monde "comme un petit pain chaud ". L'accouchement s'est fait plus rapidement que pour le premier bébé. Il ne pèse que six livres et douze onces; comparé à son grand frère de treize mois qui est déjà un gros bébé, il paraît bien petit. Le nouveau-né a de beaux grands yeux, il est blond comme un ange, sa peau est rosée, il est magnifique ! France est très heureuse et, à sa sortie de l'hôpital, elle porte "son petit trésor".Jacques est honoré: un deuxième fils !

-Je l'aurai mon équipe de base-ball dit Jacques à sa femme.

-Neuf garçons ! Tu n'es pas sérieux ? Tu sais, la prochaine fois, j'aimerais bien aussi avoir une fille, lui dit France.

Le docteur leur suggère d'attendre pour "une fille". France fait un peu d'anémie et elle doit refaire ses forces avant d'avoir un autre enfant. Jacques est prêt à attendre; il a déjà deux garçons, il est comblé !

Le petit Daniel est venu au bon moment, son sourire rayonne sur ses proches. La tristesse de France est allégée par ce bonheur récent.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
6 Dec.  2002

 

 

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