| CHAPITRE XXX LA BELLE FAMILLE -"Bonsoir mademoiselle." Je suis le père de Jacques; je vous souhaite la bienvenue chez moi. Debout, appuyé contre l'encadrement de la porte, il se présente lui-même. Il observe France assise sur le coin du fauteuil de son salon. Sa robe de taffetas vert, joliment gonflée par une crinoline, laisse voir ses jolies jambes. Ses cheveux coiffés en "page boy" caressent son cou à chaque fois qu'elle tourne la tête. Elle lui sourit de ses dents blanches. -"Mon garçon a du goût," se dit-il. France, venue pour le souper du Jour de l’An, l'examine à son tour. Un débardeur bleu marin rehausse la blancheur de sa chemise. Sa cravate rouge clair donne de l'éclat à son regard. Grand, mince, chevelure noire et épaisse, "tout le contraire des cheveux blancs clairsemés de papa", il est sûr de lui et il paraît distingué". Il s'avance pour venir lui tenir compagnie. Intimidée, la petite a hâte que Jacques revienne de la cuisine où il s’est rendu, voir si la préparation du souper du Jour de l'An avance. -Cela fait longtemps que vous connaissez mon fils? Il lui parle sur un ton sans gêne, et la regarde droit dans les yeux, comme s'il voulait lui signifier qu'il la trouve de son goût. -Vous paraissez jeune... vous devez être à peu près de son âge? Comment peut-il être si indiscret, et lui poser cette question qui l'inquiète; "son âge"? Elle le regarde, elle n'ose lui avouer ses vingt-trois ans, deux de plus que son garçon. Elle a peur qu'il ne la trouve vieille. Elle finit par répondre vaguement: -Cela fait environ deux mois qu'on s'est rencontrés; mais depuis qu'il est venu chez moi à Noël, on se connaît un peu plus. Elle a omis volontairement de répondre à sa question sur son âge et voilà qu'il semble l'avoir oubliée. -Ha oui c'est vrai! Il a passé le réveillon avec toi. Vous vous êtes bien amusés, paraît-il. C'est vrai, ils se sont bien amusés tous les deux. Ils ont réveillonné après la messe de Minuit. Jacques lui a donné une bague sertie d'une perle en cadeau. Chez lui, il n'y avait aucune célébration ce soir là; il était bien content d’être venu chez elle. Rougissante, France s'étire le cou pour voir si Jacques arrive; elle l’espère. Il pourra répondre aux questions embarrassantes de son père. -France, je vois que vous avez fait connaissance. Mon père aime bien ça taquiner les gens; j'espère qu'il ne t’a pas trop embêtée. Jacques s'est aperçu de l'embarras de France, trahie par ses pommettes rougissantes. Il aimerait que son père les laisse seuls. -Papa, je crois qu'oncle Jean-Pierre veut que tu ailles les rejoindre à la salle à dîner. Il veut organiser une partie de cartes. -OK! Mon garçon, j'ai compris; pas besoin de me faire un dessin. Il faut que je vous laisse, mademoiselle. Si j’avais attendu après toi Jacques, cela aurait été long avant que l'on puisse faire connaissance tous les deux. On se revoit à la table tantôt. Cela m'a fait plaisir de te parler "La Petite". Malgré son impertinence avec elle et son attitude cassante envers son fils, monsieur Patry plaît à France. Il quitte pour aller rejoindre les hommes installés autour de la table. Ils n’attendent que lui pour commencer à jouer, pendant qu’à la cuisine, les femmes s'affairent à la préparation du souper. À son arrivée chez Jacques, la maison lui était apparue coincée entre les autres de la rue St-Urbain. "Ce n’est pas comme chez moi. Dans le nord de la ville, les terrains sont plus grands et la verdure abondante". S’était dit France. En entrant, le passage étroit et sombre et la fournaise au gaz placée en plein centre lui ont fait mauvaise impression. -Je crois qu'il est temps d'aller manger, dit Jacques, la tirant par la main; allons rejoindre Roxanne. Elle le suit jusque dans la salle à dîner. Au moment de s’asseoir à la table, elle est étonnée par la somptuosité: la nappe de dentelle blanche, le service de vaisselle en porcelaine anglaise imprimée de délicates fleurs rouges, la coutellerie d'argent scintillante de propreté, France n'a rien vu de semblable! "Sûrement qu'ils ne sont pas pauvres", se dit-elle. Même les meubles de la salle à manger l'impressionnent. La table ovale, les chaises de bois massif, recouvertes d'un tissu de tapisserie, le vaisselier avec ses vitres bombées où s'entassent les cadeaux de la grand-mère, reçus lors de son cinquantième anniversaire de mariage. Souvenirs qui font l'orgueil de la famille et qui sont presque devenus des pièces de collection. Tous ces meubles de style canadien, vestiges du passé, sont ici conservés grâce à l'aïeule de quatre-vingt ans qui vit avec les parents de Jacques. France n'en finit plus d'admirer tous ces trésors anciens. L'odeur de la cuisson se répand dans la maison, aiguisant les appétits. "Mémère" demande l'aide des hommes pour sortir la dinde de trente-cinq livres de son four. -Attends grand-maman, je vais t’aider pour cette corvée. Jacques sort de table et France se retrouve seule pour affronter la famille qui converse en attente du premier service de ce repas familial. Elle est présentée à tous par monsieur Patry qui s'amuse de sa timidité. Roxanne connaît bien, malgré ses quatorze ans, le sarcasme de son père; elle vient à sa rescousse. Elle engage la conversation avec la parenté et se charge de répondre avec tact à Lucien Patry. Jacques a déjà parlé de sa jeune soeur Roxanne à France et il a raison; elle est jolie et pas complexée du tout. Elle semble bien contente de faire la connaissance de la "blonde" de son frère. C'est le moment du dessert; salade de fruits, gâteau aux fruits, tarte aux pommes et la fameuse tarte aux oeufs de tante Rolande. La sonnette de la porte avant se fait entendre. Rolande, d'un geste du doigt, invite Jacques à venir près d'elle. La tante célibataire lui murmure à l'oreille: -Tu veux venir prendre le thé au salon; nous y serons plus tranquilles, dit Jacques, en revenant près de France. Elle qui avait hâte de se lever de table le suit sans regret. En même temps, elle a l'impression que l'on essaye de lui cacher quelque chose. Quelqu'un est allé ouvrir. Serait-ce que l'on attend qu'elle soit dans le salon avant de laisser entrer la personne qui attend dans le portique. Y aurait-il dans cette famille, que France connaît à peine, un secret que l’on ne veut pas partager avec elle? -On a sonné à la porte Jacques; qui vient d'arriver? Il met un temps avant de répondre, il semble mal à l'aise lorsque, avec difficulté, il lui explique: -Je ne te l'avais pas dit, mais j'ai une autre soeur qui s'appelle Rachèle et elle vient d'arriver. Elle devait travailler ce soir et ne devait pas venir pour le souper. C'est une surprise pour tous, qu'elle soit là. -"Ha! Pourquoi n'en a-t-il jamais parlé? Rolande a demandé à Jacques de me conduire au salon, pourquoi? -"Est-ce cela la raison, on ne veut pas qu'elle voie Rachèle; du moins, pas tout de suite. Pourquoi tant de mystère?
France est intriguée, elle veut la voir "cette nouvelle soeur". -Jacques, je veux aller chercher mon rouge à lèvres, il est dans la chambre, près de la salle à dîner. France se rend dans la pièce où les manteaux des invités sont éparpillés sur le lit; elle y trouve sa sacoche. De cet endroit, elle voit une jeune fille mince aux cheveux longs assise à la table de la salle à dîner. Ce doit être Rachèle. Elle porte un bébé dans ses bras. France revient aussitôt près de Jacques et, croyant avoir été indiscrète, ne dit mot de sa découverte. Depuis qu’elle est près de lui, Jacques à l’air pensif et fixe la crèche de Noël, au pied du sapin... Soudain, il dit : -France, le bébé que tu viens de voir, il est à ma soeur Rachèle. -Elle est mariée, elle ne reste plus ici; c'est pour ça que tu as oublié de m'en parler? -Non, elle n'est pas mariée et de là vient tout le problème. Mon père l'oblige à marier le père du bébé. C'est tout un drame pour notre famille. En plus, mon père refuse d'être son témoin au mariage... et c’est moi qui lui servirai de père, ce jour là! Jacques parle et tente de retenir les larmes qui s'échappent de ses yeux. France veut comprendre la peine de son ami. Quel gâchis! Rachèle qui n’a que dix-sept ans se voit obligée par son père d'épouser son amant, pour sauver l'honneur de la famille! France comprend soudain. Elle se met à plaindre Jacques et la pauvre Rachèle. Ils doivent être bien malheureux; de plus, de peur de ses réactions à elle, Jacques a dû lui cacher le problème. Elle regrette sa curiosité. C'est jour de fête. Pourquoi a-t-elle provoquer ces révélations? Si elle avait attendu, Jacques l'aurait certainement mise au courant de la situation. -Jacques, si tu veux, on va oublier les problèmes de Rachèle; C'est le Jour de l’An et je pense que ta famille est heureuse ce soir d'avoir ce petit bébé avec elle. Tu verras, il fera leur conquête à tous et tout finira par s'arranger pour le mieux. -Viens, on va les rejoindre; je crois qu'ils ont fini de manger; Ils semblent tous en grande conversation. France se lève et Jacques la suit. Sans rien ajouter, tous les deux se dirigent vers la salle à dîner et rejoignent les autres invités. On lui présente Rachèle qui ne porte plus le bébé. La petite fille dort sur un lit dans la petite chambre, à côté. Le souper terminé, les invités passent au salon. La mère de Jacques offre une crème de menthe verte, comme digestif. L’oncle Albert sort son accordéon; l’ambiance du Jour de l’An règne. Les enfants dansent au son de la musique, entraînant les adultes avec eux. L’oncle Albert demande à Jacques de chanter sa chanson à répondre. Jacques entonne "La Madelon". Tous les invités répètent après lui: "Un pied mariton, Madeleine, un pied mariton, Madelon". Il a oublié sa peine. La soirée du Jour l’An est bien partie. Les joueurs de cartes reprennent leur partie, sur la table de la salle à dîner. L’année commence bien!
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Cette page a été mise à jour le 20 Nov. 2002 |
