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CHAPITRE-XX1X JACQUES Le petit train du Nord ne fonctionne plus depuis longtemps; l'autobus a pris la relève pour amener le groupe Jeunal à l'auberge. Descendue à Prévost, France prend un taxi qui la conduit à St-Philippe des Lacs, comme à chaque fin de semaine. Depuis cet automne, elle a découvert un nouveau sport; l'escalade de montagne. Alain Durant, qu'elle rencontre quelquefois, est premier de cordée. Il a réussi à la convaincre de grimper dans les hauteurs. Malgré son vertige, elle l'a suivi. France se souvient de sa première cordée. Jamais un rocher ne lui était apparu si haut. Debout au sommet de la montagne, elle contemplait le lac au loin rayonnant sous le soleil. La tête des sapins formait un tapis de verdure à ses pieds. Elle se revoit enroulant une corde autour de ses épaules et de sa taille pour descendre en rappel. Elle revoit ses pieds appuyés contre le roc avant de se donner un élan pour se lancer dans le vide, tenant solidement ce câble qui la retient à la vie. Elle revoit ce mur de pierre s'éloigner de sa vue, surface rassurante qu’elle s'empressait de retrouver au plus vite avant de faire le prochain saut vers le "plancher des vaches." France pense à tout cela lorsque son taxi s'arrête devant l'auberge de jeunesse. Sylvie Durant descend l’escalier de bois de l'entrée principale et vient à sa rencontre. Elle n’a pas changé, elle est restée mince, souriante et affable. Pendant que France paye le prix de la course, elle lui dit: -Tu as pris un taxi seule; pourquoi t'es pas montée avec nous, hier au soir? -Ha! Mais tu devrais t’en douter. Maman ne se sentait pas très bien et elle m'a demandé de rester avec elle pour la soirée. Papa jouait aux cartes hier soir. Sylvie fait la moue : -Il n'y a rien de changé. Vraiment, ta mère se fie encore trop à toi. De toute façon, ce matin nous ne sommes pas allés faire de l'alpinisme, ou de l'escalade de montagne, comme dit Alain. Nous irons peut-être demain s'il fait un peu plus chaud. Tu n'auras pas manqué l'excursion à Ste-Marguerite. France es-tu encore au régime? On dirait que tu as maigri, et je trouve que cela te va bien. -Non non, pas besoin de faire de régime; la pratique du sport m'aide beaucoup à garder ma ligne. Depuis l'excursion de canot à New York, je n'ai pas engraissé; je pèse toujours cent dix livres. France a tenu parole. À son retour, elle lui a raconté, dans les moindres détails, son voyage à New York, et Sylvie lui en demeure reconnaissante. Tout en parlant, les filles sont entrées dans l'auberge. France veut s'enregistrer pour deux jours. Elle s’approche de la réception, et y voit un inconnu. Elle chuchote à l'oreille de Sylvie: -Qui est-ce celui-là? Je l'ai jamais vu ici! -Ho, c'est un nouveau, il s'appelle Jean. Il paraît qu'il est très bon comptable et il a amené un gars pour l'aider, disons un assistant comptable. Dit-elle moqueuse et à voix haute. Elle fait exprès; elle aimerait bien qu’il se montre, l’assistant du comptable. -Il est là son copain? Demande France qui s’étire le cou, essayant à son tour de voir l’inconnu. Jean se donne un air "trop occupé" pour entendre les niaiseries de ces demoiselles, mais elles savent bien qu'il entend tout et elles continuent de le provoquer. Lorqu'elles sont ensemble, elles deviennent audacieuses. Ricaneuse, Sylvie répond à France: -Je pense qu'il est dans un autre petit bureau derrière; soit qu'il s'y cache ou qu'il travaille dans les livres, l'assistant comptable! - Ha bon, se dit France, demeurée songeuse quelques instants; j'aurais bien aimé le voir ce nouveau! Aucune réaction ne se manifeste de la part de Jean, et "l'assistant" ne se montre pas. Déçue, France ajoute: -Bon alors, si l'on veut bien prendre mon inscription, je monterai mes bagages à ma chambre. Le garçon appelé Jean, demeuré silencieux jusqu'à maintenant, lui demande de lui fournir les renseignements nécessaires pour la fiche d’inscription. -Pendant que tu t'inscris et que tu iras t'installer à ta chambre, je vais me rendre dans la grande salle, aider à la décoration pour ce soir. Ensuite, lorsque tu descendras, on se rejoindra dans la salle du foyer; là, il y a un groupe qui écoute de la musique. Je crois que c'est le nouveau soixante dix-huit tours de Tex Lecors. Je pense que tu ne l'as pas encore entendu ce nouveau record. Alors tu viendras? -Ok je viendrai te trouver. France s'approche pour signer sa fiche d'entrée et, son amie, comme elle lui avait dit, va vers la grande salle pour y rejoindre Georges Letendre et les autres, pour aider à préparer la soirée Juive prévue pour ce soir. Georges Letendre, responsable de l'auberge de jeunesse et de Jeunal, est également un bon animateur de soirées folkloriques. Tous les samedis, il choisit un thème particulier et demande aux jeunes de décorer la salle de danse selon la musique choisie. France aime ces soirées sans alcool. Elle aime ces danse de folklore et elle est très populaire auprès de ses amis. Certains samedis soir, on invite un chansonnier. La semaine dernière, c'était Félix Leclerc. Le stationnement de l'auberge de jeunesse était rempli d'autobus de skieurs venus pour l'entendre chanter et, ensuite, pour danser. La salle n'est jamais assez grande, en ces moments là. De nombreux amoureux s'y rencontrent. Quelques uns sont déjà mariés. France a retrouvé Sylvie dans la "salle du foyer", comme les jeunes la nomment. Elles écoutent le disque de Lecors où il est question d'un fermier et de ses "poules", de façon amusante. Elles se racontent leur semaine de travail, affalées sur les coussins étendus près du foyer dont la chaleur favorise la relaxation. Soudain, la porte s'ouvre comme poussée par un grand coup de vent. -Ha mon radio ne marche plus! Un grand gars vient d'entrer et, ignorant tous les autres présents dans la pièce, se plaint à tue-tête que son petit radio portatif s'est brisé durant son voyage en autobus. France, comme tout le monde, le regarde et le trouve bien maigre. Ses joues sont creuses et, en plus, il a les cheveux coupés en brosse! Elle le trouve effronté d'entrer de cette façon en parlant haut et fort. Elle, si réservée et gênée, n'approuve pas son comportement. Sentant probablement le regard de France sur lui, il s'approche et s'arrête devant elle et il lui dit sans aucune gêne: -Bonjour mademoiselle, vous venez souvent ici? Oubliant du coup sa petite radio brisée. France veut d'abord s’éloigner, mais la douceur de son regard la retient. Le garçon lui paraît franc, intègre. Elle ne s'explique pas ce sentiment d'attirance qu'elle ressent pour lui. Elle demeure sur place et lui répond: -Ha oui, j'y viens à chaque fin de semaine; mais je ne t'ai jamais vu ici. Toi, tu y viens souvent? Ose-t-elle lui demander à son tour. -Non, c'est la première fois; je suis venu pour aider un de mes amis à la comptabilité de l'auberge. C'est donc lui le nouveau venu "caché dans le petit bureau", se dit France. Lui "l'assistant comptable" qu'elles avaient essayé de voir en arrivant. Sans attendre son invitation, il s'assoit à ses côtés et lui demande: -Tu es seule,...je veux dire, as-tu des amis? -J'ai plusieurs amis, voyons! Sylvie, tu trouves pas qu'il est indiscret? Sylvie, qui n'avait rien dit jusqu'à maintenant, répond: -Je suis de ton avis; mais de toute façon, il verra bien; cet après-midi, nous allons faire une "trail". Il pourra les compter nos amis. Il se lève et s'adresse aux filles, sur un ton théâtral: -Permettez-moi de me présenter, mon nom est Jacques Party et il me fait grand plaisir de vous connaître mesdemoiselles. France le trouve un peu trop sûr de lui, mais gentil, tout de même. Elle se présente à son tour: -Moi c'est France Paquin et mon amie c'est Sylvie Durant. Il se pourrait que l'on se revoit cet après-midi, comme le disait Sylvie, nous irons nous promener dans le bois derrière l'auberge; mais pour l'instant, je monte à ma chambre me reposer un peu. L'indépendance qu'affiche France, n'est en vérité que de la timidité et un manque de confiance en elle. Malgré qu'elle ait réussit depuis quelques années, à ne pas engraisser, en faisant du sport et de temps en temps une diète, elle demeure complexée. Elle se lève hésitante, et voit Jaques Patry qui continue la conversation avec Sylvie. Elle les quitte à regret, se demandant si elle a pris la bonne décision en les laissant seuls tous les deux et, si elle le reverrait plus tard. Marchant l'un derrière l'autre ou côte à côte, dans les feuilles mortes qui jonchent le sol, les garçons et les filles sont heureux de pouvoir profiter de la nature, en cette belle journée d'automne. L'air est serein et le soleil radieux. Aujourd'hui, ils ont préféré la marche à l'alpinisme. France suit derrière le groupe. Elle porte son nouveau manteau de corduroy brun et son chapeau brun lui aussi avec une petite plume rouge sur le côté. On dirait une Tyrolienne prête à se promener en montagne. Jacques Patry, venu la rejoindre, parle sans arrêt. Je travaille dans les biscuits, à la compagnie Bonneau. Enfin... lui explique-t-il, je travaille dans la comptabilité pour cette compagnie. C'est à cause de cela que mon ami m'a invité à venir ici; la comptabilité, je veux dire. -Je suis bien à ma compagnie, mais je ne sais pas si je ferai cela toute ma vie. France veut changer de sujet; elle se sent embarrassée de l'entendre lui raconter ses projets d'avenir. Elle l'interrompt en lui demandant: -Le temps des fêtes approche rapidement. Comment fêtez-vous Noël chez toi? Surpris, Jacques se demande si France croit qu'ils seront ensemble jusqu'à Noël? Il est content et inquiet en même temps. Il y a Caroline... il la voit de temps en temps. Il l'a connue à l'auberge. Caroline Bisson étudie pour devenir maîtresse d'école; elle lui plaît aussi. Mais France est plus jolie et il se trouve bien en sa compagnie. Il remet à plus tard le choix qu'il aura à faire et décide de profiter du moment présent si agréable. Il lui dit: -Chez moi, on ne fait rien à Noël; mais nous fêtons pour le souper du jour de l'An. Il s'est approché d'elle et France sent un léger frisson au contact de ses doigts et, la main dans la main, ils continuent à discourir en marchant lentement, comme des amis de longue date, oubliant le reste du groupe qui a pris un peu d'avance. -Les amis, regardez, il nous faudra passer par-dessus la clôture si l'on veut continuer notre promenade dans cette direction. Alain, avec Georgette à ses côtés, vient de voir, un peu plus loin, une clôture de broche qui leur barre la route et leur fait part de sa découverte. France et Jacques partent à courir, les dépassant tous, et arrivent les premiers à la clôture. De sa main gantée, Jacques agrandit l'espace au centre de la clôture en écartant vers le haut les broches brisées et, du pied, abaissant les autres broches vers le sol. Cela permet à France de passer au milieu. Grimper sur les mailles de métal lui faisait peur. Laissant l'ouverture se refermer avant l'arrivée des autres, ils continuent leur route ensemble jusqu'au point d'arrivée, c'est-à-dire un petit chalet abandonné. Cela éveille un souvenir chez France; le chalet de Marc Defroy. -J'ai apporté ma caméra; j'aimerais ça prendre ta photo. Tu veux? Les paroles prononcées par Jacques la ramènent dans le présent. Jacques demande à France s'il peut l'accompagner pour le voyage de retour à Montréal. Ils ne se sont pas quittés une minute durant ces deux journées, excepté pour la nuit où ils se sont retirés chacun dans leurs quartiers. Ce matin, ils ont assisté à la messe. Elle a été impressionnée de voir qu'ensemble ils se sont approchés de la Sainte Table, pour la communion. Il lui inspire confiance, elle croit qu'elle peut accepter qu'il voyage avec elle en autobus. Comme de nouveaux amoureux, ils se nichent tout au fond du véhicule. Assis l'un près de l'autre, ils entament une longue conversation. Un amour soudain et irrésistible les rapproche; ou dirait-on... un coup de foudre! À la faveur de la noirceur dans l'autobus, France se sent moins timide et lorsque Jacques se colle près d'elle et prend sa main dans la sienne, elle le laisse faire. Sa main est chaude, comme la chaleur qu'elle ressent dans son coeur. Il lui dit avec douceur: -France est-ce que je pourrai te revoir à Montréal? Sans hésitation, elle lui répond: -Oui, tu me téléphoneras et on décidera de notre rencontre. -D'accord, mais en arrivant à Montréal, je veux aller te reconduire chez toi. Je peux? -Je veux bien mais nous arrivons tard dans la soirée. Tu restes loin du Nord de la ville? -Moi...je reste sur la rue St-Urbain, c'est pas tout à fait au Nord de Montréal et pas tout à fait au centre. - Ce sera loin pour retourner chez toi, en autobus. -Je trouverai bien un moyen d'y arriver plus rapidement. Un silence s'établit entre eux, un silence où leur coeur bat à l'unisson. Jacques est heureux d'avoir trouvé une fille douce, comme il avait espéré en rencontrer une un jour. Déjà, il ne pense plus à Caroline Bisson, la maîtresse d'école. France le trouve tendre, ses conversations lui prouvent qu'il est un garçon sérieux. Elle le trouve pur. Sans vouloir trop anticiper de bonheur, elle se demande si cela se peut qu'il soit celui qu'elle attend depuis si longtemps. Il l'entoure de son bras et France pose sa tête sur son épaule. Il se sent bien, elle se sent en sécurité. Il se penche vers elle et pose ses lèvres sur les siennes. Elles sont douces, mais déjà Jacques s'est retiré. De peur de l'avoir offensé, il s'est éloigné un peu et, silencieux, attend sa réaction. Elle a peur d'être mal jugée, elle lui dit : -Jacques, habituellement, je n'embrasse pas les garçons la première fois que je suis en leur compagnie, mais toi ce n’est pas pareil! Je suis contente de t'avoir embrassé. -Excuse-moi, France; moi aussi je respecte les filles, mais on dirait que tous les deux, cela fait longtemps que l'on se connaît. De nouveau il l'entoure de ses bras, elle appuie sa tête sur son coeur et tous les deux savourent ce moment précieux. Ils n’ont pas besoin de se parler pendant le reste du voyage. Rendu à Montréal, il tient parole et la reconduit en taxi. Chaque fin de semaine depuis, Jacques et France se retrouvent à l'auberge de Jeunesse. Sachant bien que France ne les suit plus, Sylvie Durant et Huguette Dion font du ski ensemble et elles planifient déjà leurs vacances pour l'été prochain, aux États-Unis. France, sans remords délaisse ses amies pour être plus souvent avec Jacques. Elle est en amour! Elle est heureuse! Cependant, il y a une ombre au tableau; la différence d'âge entre eux! Il a vingt et un ans et elle en a vingt trois. Cela lui déplaît-il? Cela pourrait-il devenir un empêchement à leurs fréquentations? Le temps des fêtes approche. France invite Jacques chez elle, pour le réveillon de Noël. Chez lui, la famille se réunit au Jour de l'An et elle est invitée à souper à son tour, pour cette fête.
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Cette page a été mise à jour le 13 Nov. 2002 |
