CHAPITRE XXV11 ..

RETOUR À LA VIE FAMILIALE

France se prépare à raconter son voyage à sa mère, mais Hélène prend la parole la première :

-Enfin tu es revenue ! Je te dis, ma fille, qu’il s'en est passé des choses en fin de semaine. J'ai une grande nouvelle à t'apprendre!

-Tu n'es pas malade maman?  Inquiète, France se sent déjà coupable d’être partie si longtemps.

- Cela ne va pas très bien, mais ce n’est pas de cela dont il est question.

Il est arrivé quelque chose de nouveau.

Elle s’arrête de parler un moment, pousse un long soupir et prend le temps de bien placer son reprisage dans le panier de couture à ses pieds. Cela permet à France de l’observer.

Cette robe de maison, imprimée de grosses fleurs jaunes sur fond blanc, la grossit et ne l'avantage pas. Elle a de petites rides aux coins des yeux; cela les rend plus séduisants. Ses cheveux noirs, parsemés de fils gris, adoucissent son visage. "Même vêtue de cette manière elle est jolie", conclut France. Hélène a toujours été une belle femme, même avec peu de moyen et si peu de temps pour embellir son apparence. Elle est en santé physiquement, par contre, son moral est souvent en difficulté. Elle sombre dans la dépression. Présentement ses filles sont avec elle à la maison; cela l'aide à rester optimiste. Seules les incertitudes et le manque de confiance en elle-même ont rendu visibles ces quelques rides, bien     qu'elle n'ait que quarante-quatre ans.

D'un geste nerveux, Hélène secoue ses mains sur sa robe comme si elle voulait en chasser les fleurs jaunes qui déplaisent à sa fille, puis se remet à parler. Fièrement, elle annonce :

-Alex à eu son bébé!

-Ho! Maman, déjà! Je pensais qu'il l'attendait pour le mois décembre seulement. Vite dis-moi, qu'est ce que c'est ?

-C'est un beau petit garçon de six livres et douze onces. Tamy a eu bien de la misère, mais elle est heureuse et elle a déjà oublié les douleurs de l'accouchement. Leur petit garçon est né vendredi. Tu venais à peine de quitter pour ton voyage lorsque ton frère a téléphoné pour avertir qu'il se rendait à l'hôpital Sacré-Coeur. Il était heureux comme un roi lorsqu'il nous a apprit la naissance de son fils.

-Je suis tante, c'est " l'fun," et c'est un petit garçon.

- Bien oui tu es tante et moi je suis grand-maman, ajoute Hélène décontenancée.

-Ce n’est pas facile d'accoucher, je connais ça, j'ai eu sept accouchements...

Hélène se met à raconter ses accouchements difficiles, mais France ne l'écoute plus. Elle songe à son frère Alex. Lui, papa déjà!  Elle a peine à y croire. C'est certain que demain elle ira voir le nouveau-né, elle a bien hâte de prendre le petit garçon dans ses bras!  Elle adore les bébés. Elle s'ennuie parfois d'Alex, elle le voit moins depuis qu'il est marié. Avec l'arrivée du bébé, elle aura de bonnes raisons pour se présenter chez lui. Peut-être pourra-t-elle le promener dans son carrosse à l'occasion.  Elle envisage de beaux moments à passer avec son petit neveu.

Elle entend soudain sa mère terminer sa conversation en disant :

-C'est au tour des jeunes maintenant ! Hélène semble contente mais en même temps, surprise d'être grand-mère si tôt.

-Est-ce que tu as vu le bébé maman?

-Oui, je suis allée à l'hôpital avec ton père, hier soir.  Xavier était ému et très fier lorsqu'il a vu ce petit bébé. Un premier petit-fils! Tu peux me croire il en est très heureux. Ils ont décidé de le nommer Michel. Pour Tamy ce sera facile, en anglais on dit Michael. Il est beau, le petit; il  a l'air doux et si fragile. Il ressemble à son père comme deux gouttes d’eau.

-Xavier me disait ce matin que Michel, tes enfants et ceux de tes soeurs constitueront notre postérité, après notre départ de ce monde.

-Maman, te rends-tu compte de ce que tu dis? Papa n'a certainement pas encore pensé à son "départ de ce monde"!

-Je sais bien, il est encore en santé. Je pense que je mourrai bien avant lui.

France n’aime pas la tournure que prend leur conversation; elle s’empresse de changer de sujet.

- Sylvie Durant a-t-elle téléphoné?

-Oui, j'oubliais de te le dire, ton amie avait hâte que tu reviennes de voyage. Son frère Alain a aussi appelé. Je crois qu'ils veulent t'inviter à un  "party" d'Halloween qu'ils organisent chez eux.

-C'est vrai, Alain m'en avait parlé et m'avait aussi raconté comment cela se passerait. Tout le monde sera costumé. Les filles apporteront un petit panier de sandwiches décorés pour l'Halloween, sur lequel leur nom sera inscrit. On fera un tirage au sort pour les garçons seulement. Les paniers seront les prix. Le nom attaché au panier sera celui de leur compagne pour la soirée ou, si l'on veut, leur " blind date" pour la soirée.

- Mais tu connais les garçons maman, ils se renseigneront avant le tirage pour connaître comment leur blonde a décoré son panier afin de le choisir. Déjà, avant la fin de semaine, ils avaient commencé à décorer le sous-sol chez Alain.  Apparemment, tous les murs seront recouverts de papier blanc avec des dessins d'Halloween faits à la gouache. Je pense qu'ils se donnent beaucoup de travail, mais que cela en vaudra la peine. J'ai bien hâte d'y aller, tout le groupe de Jeunal sera invité.

-Enfin, je t'ennuie peut-être maman avec mes histoires; de toute façon, je les rappellerai demain. Ce soir il est trop tard.  Je suis fatiguée et je vais me coucher. Je te parlerai de mon voyage demain matin.

-C'est vrai j'ai oublié de te parler de ta fin de semaine, mais tu as raison, tu fais bien d'aller te coucher. Moi, je vais continuer mon raccommodage en attendant ton père.

Hélène se penche pour attraper au sol, la boule de bois munie d'un petit manche qu'elle introduit dans le pied d'un bas pour le repriser.

France n’a pas encore quittée la pièce. Elle admire sa mère qui prend bien son temps.  Elle déteste faire de la couture et préfère jeter ses bas de laine troués plutôt que de les repriser.

Hélène, voyant France encore sur place, lui dit :

-Ton père travaille au parc Belmont ce soir. Il devrait arriver bientôt. Ha oui! J'oubliais de t'apprendre une autre nouvelle importante. Serge est allé voir papa samedi au parc.  Xavier l'a présenté à son patron, et celui-ci lui a demandé s'il aimerait travailler.

-Voyons maman, à douze ans, Serge est bien trop jeune pour travailler.

-Bien non, c'est un travail d'étudiant, et le parc Belmont fermera bientôt de toute façon. C'est rare qu'il fasse si beau et chaud à la fin d'octobre; ce doit être l'été des Indiens et c'est pourquoi il est encore ouvert les fins de semaine.  

Hélène reprend  son souffle et  continue:

-Je crois que le beau temps achève, et c'est malheureux pour toi. Il a commencé à pleuvoir et faire plus froid dès ton départ, vendredi.

-C'est vrai maman;  il a plu même à Québec.

Hélène n'a pas écouté le commentaire de France et continue de lui parler de son frère.

-Comme je te disais, Serge travaille maintenant la fin de semaine comme balayeur au parc. La saison terminée, on lui a promis qu'on le reprendrait au printemps prochain.

-Est-ce que Serge aime ça, maman?

-Oui, il aime ça, c'est tout nouveau tu sais et, même s'il se promène avec son balai à la journée longue, il en est très fier. Il dit que maintenant, lui aussi aura "une paye".

-Tant mieux, cela lui fera de l'argent de poche et il pourra s'acheter des livres. Il aime tellement la lecture.

-Tu as raison France;  je ne sais pas ce qu'il fera plus tard, mon Serge, mais celui-là je peux dire que c'est notre intellectuel.

France ressent la fatigue du voyage; elle interrompt sa mère :

-Cette fois c'est vrai, je vais prendre mon bain et je monte me coucher. Bonsoir maman. 

Hélène a repris son travail et elle est dans la lune; elle n'a pas entendu parler sa fille. France la quitte.

France encore au lit, éveillée depuis quelques minutes, songe à son retour de Losnora la veille.

Elle se sent seule, elle n'a personne à qui se confier. Carole a son François, Alex sa Tamy et ils ont un enfant maintenant. Sylvie Durant a un nouvel ami; même sa jeune soeur Lyne a un "petit" ami. La tristesse envahit France.

Elle rencontre Marc DeFoisy, à l'occasion, après son travail. Dès qu'elle le voit, son coeur palpite. Il vient lui dire bonjour et semble heureux en sa présence. France a compris que ce n'est que de l'amitié qu'il ressent à son égard et qu'il ne lui reviendra jamais. Hélène n'est pas au courant de ces rencontres; si elle savait, elle tenterait de dissuader France de changer de trajet ou de faire un détour afin d'éviter Marc. Elle avait eu si peur que sa fille marie le fils d'un malade mental.

Un rapide coup d'oeil sur le réveil lui fait réaliser qu'elle n'a plus le temps de flâner et de laisser trotter son imagination ,en ce lundi matin. D'un bond elle se lève et en vitesse s'habille. Elle descend pour se débarbouiller, prendre son petit déjeuner, et quitte la maison pour se rendre à son travail sans avoir parlé avec sa mère.

Elle prend l'autobus, pour se rendre au bureau, le petit train par lequel elle voyageait est déjà loin derrière.  

Depuis l'an passé, à L'Authentique Cie d'Assurance,  France a été engagée comme dactylo;  elle espère un jour devenir secrétaire. Elle sait bien qu'elle n'est pas instruite. Six ans et demie d'étude primaire, un cours du soir en dactylo et anglais et trois années d'expérience comme dactylographe. Elle devra travailler fort si elle veut atteindre son but.

Les paroles irréfléchies dites par son père dans un moment de colère, ont été un stimulant pour elle.  France fonce et va de l'avant; elle se doit de retrouver son amour-propre terni. Ce qu’elle n’a pas appris à l’école, elle l’apprend au bureau. Elle aime beaucoup se renseigner par la lecture et la vie se charge de lui enseigner le reste.  Elle profite de tout l'enseignement qu'elle peut récolter, comme les conseils que lui donne Arlette Viger secrétaire, une fille instruite et d'une grande générosité.

France est devenue en peu de temps indispensable pour la Cie Authentique. Elle le sait... un jour elle réussira à devenir secrétaire particulière.

Les Paquin ont quitté Cartierville;  leur logis de la rue Laviolette a été vendu par le propriétaire.  Xavier a été pris de panique. Il doit trouver un logement  pour neuf personnes. France est venue à sa rescousse. Elle a déniché une maison pour ses parents dans un quartier de petits bourgeois. Ils ont visité ce joli bungalow dans le Nord de la ville de Montréal.  La propriétaire de cette maison de la rue Longtin a hésité avant  de leur louer, à cause de leurs six enfants. Xavier lui a expliqué que ses enfants sont bien élevés et qu'elle n'a pas à s'inquiéter. Sans oublier de lui dire qu'il paye bien ses loyers. Il a un meilleur salaire depuis qu'il est le nouveau gérant de la grande cafétéria de l'Hydro-Québec de la rue Jarry. On lui donne $65.00 par semaine. Il est devenu un homme important.  Il n'a plus besoin d'un autre emploi.

Xavier a sous ses ordres une cinquantaine de personnes. Il doit préparer le menu de tous les jours de la semaine et il a la responsabilité de commander la nourriture nécessaire  pour quelques centaines d'employés de l'Hydro-Québec. Lors d'une visite à son père, à son travail, France a ressenti toute l'estime des employés pour leur patron. Cela lui a fait un "petit velours" comme elle le dit.

Carole et Francois sont mariés depuis mai 1959 et ils se sont installés sur la rue Nérimie à quelques pas de la famille. Ils attendent leur premier enfant.  Ils ont vingt-et-un ans tous les deux. Ils sont jeunes mais François est confiant dans l'avenir. Il travaille pour une compagnie d'assurance et son salaire permettra à sa petite famille de vivre convenablement.

Lyne a déjà dix-huit ans et elle est en amour avec l'ami de son frère, Serge. Agé de vingt et un ans, Raymond Tanguay est d'un genre sérieux, alors que Lyne est reconnue comme l'espiègle de la famille. Il aime la musique classique, elle aime le rock and roll. On dit que les contrastes s'attirent, ce doit être vrai. Ils s'entendent à merveille et songent même au mariage...

Serge a seize ans et aime beaucoup l'étude. Il rêve de devenir comédien. C'est un adolescent sans problème.

France s'est fait de nouveaux amis. Elle est sortie pendant quelques mois avec un policier. Mais hélas, ce n'était pas encore lui l'homme de sa vie. Elle a connu un raquetteur, champion dans  son sport; encore un sportif! Ce n'était pas encore l'Amour! Ils se sont fréquentés quelques mois et se sont laissés.

France se prépare avec enthousiasme pour le voyage en canot prévu pour le mois de juillet prochain.

Celui là, c'est le vrai !

Le grand voyage qu'ils planifient depuis si longtemps!

Les membres de Jeunal ont débutés leur entraînement en canot sur la Rivière des Prairies aussitôt après la fonte des glaces. 

 À vingt et un ans,France n'a plus besoin de la permission de son père,  mais elle ne peut se passer de son accord, qu'il ne lui refuse pas.  

-Au moins elle reviendra dans deux semaines, celle-là. Se dit Hélène, pour se consoler en songeant à Carole qui a quitté la maison pour se marier et à sa petite Lyne qui songe à faire de même.

Sylvie Durant ne sera pas du voyage; ses parents croient qu'à dix-huit ans elle est trop jeune pour ce genre d'expédition. France en est bien triste. Elle promet à sa grande amie de lui en faire le récit détaillé, dès son retour.

La construction terminée du grand Rabaska,  par les membres du groupe  et l'entraînement des canoteurs complété, le moment est enfin venu de partir.

"À l'instar de Champlain, ils seront quinze; huit garçons et sept filles, pour se rendre à New York par le Richelieu. Ils veulent répéter l'exploit de Champlain lorsqu'il a découvert le lac qui porte son nom. Le voyage est de cinq cent quarante milles environ et les voyageurs se proposent de parcourir de quarante à cinquante milles par jour.

Le canot mesure trente pieds de longueur et a une capacité de deux tonnes. C'est le premier long voyage du" Michi Chiman Sakihigan" nom indien signifiant "le Géant des Lacs." Qu'ils ont donnés à leur embarcation. Ils espèrent se rendrent à temps dans la ville de New York pour les grandes fêtes organisées en l'honneur de Champlain. Alain Durant sera le responsable du voyage et sera secondé par Georges Letendre.

-France...dans le journal, il y a un article sur ton voyage; est-ce que tu l'as vu?

Serge a fini de lire la Presse, et tend le journal à sa soeur, occupée à boucler son sac à dos.

-Oui, je l'ai vu, Serge. Est-ce que tu sais qu'ils en parleront à la télévision, aux nouvelles de Radio Canada, ce soir?

-Ha oui ! Je ne veux pas manquer ça.

Serge est en admiration devant sa soeur aînée. C'est un sportif et malgré son penchant vers l'intellectualisme, il aimerait bien faire partie du voyage. Il la suit partout dans la maison, avide d'en savoir davantage sur l'heure du départ prévu pour demain matin.

Plus petit qu'Alex, mais doué d'une carrure d'athlète, Serge est plein d'énergie. Il s'implique dans de nombreuses associations d'étudiants. Il est responsable du journal de son école et les informations sur le voyage à New York, qu'il peut soutirer à sa soeur, lui serviront pour son prochain article.

-France tu vas le regarder, le reportage?

-J'ai bien peur que non. Je veux me coucher tôt. On part à neuf heures, demain matin, et je dois me lever à sept heures.

Serge est déçu de voir qu'elle ne pourra lui commenter l'émission de télé, mais en même temps, il se réjouit de ce qu'il vient d'apprendre: "ils partent à neuf heures.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
31 Oct.  2002

 

 

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