CHAPITRE XXV1

A CAUSE D'UNE RELIGIEUSE-

Le vent soulève les feuilles mortes sur le chemin qui conduit à l'entrée principale du couvent des soeurs. La longue bâtisse de pierre grise se trouve juste en face de la Rivière des Grands Détours.

Huguette a l'air renfrognée; ce n'est pas de gaieté de coeur qu'elle va à son rendez-vous. France, silencieuse, la suit et regrette déjà sa décision de l'accompagner.

Les jeunes filles sobrement vêtues portent, sous leur long manteau de lainage foncé, une blouse blanche et une jupe noire de ligne A dont la longueur s’arrête aux mollets. Leur petit béret gris sur le front, on dirait deux couventines, elles ont l'air distingué. Elles se sont ainsi vêtues dans le but de faire bonne impression devant la religieuse. Elles hâtent le pas de peur d'être en retard.

France est épatée par la propreté du parloir, le plancher de bois franc reluit comme un miroir. Deux chaises placées face au bureau les attendent. Un grand crucifix est accroché à un des murs. Une photo de la fondatrice du couvent est suspendue au-dessus d'une fougère qui repose dans un pot sur le plancher. Huguette s'assoit et demeure silencieuse. France l'imite.

Une porte s'ouvre doucement et livre passage à une religieuse qui glisse sur le bout des pieds.

-Bonjour Huguette, tu nous as amené ta compagne?

-Bonjour ma soeur, oui je vous présente France Paquin; c'est elle qui doit m'accompagner à Québec.

-France, je te présente soeur Saint-Jean.

France rougit, le sang lui monte à la tête, ses mains se glacent à la vue de la religieuse.

"Soeur Sainte-Lucie! On croirait voir soeur Sainte-Lucie! Celle qui m’avait demandé de porter "une gaine", qui m’avait donné des coups de strap sur le bout des doigts pour quelques petites fautes d'une dictée de français."

Oh ! Comme elle se souvient! Elle se souvient de sa grande cornette blanche penchée sur elle, prétendant  qu'elle faisait cela pour son bien. Juste d'y penser, cela lui fait encore mal.

Elle se tord les doigts et prend immédiatement soeur Saint-Jean en grippe. Puis elle se souvient qu’elle est ici pour rendre service à son amie. Réprimant sa rancune, ne voulant rien laisser voir de ses sentiments, elle lui dit poliment :

-Cela me fait plaisir de vous connaître ma soeur.

Soeur Saint-Jean tend la main à France qui met du temps à réagir contre ses pensées négatives. À contrecoeur, elle lui serre la main et, sagement, demeure muette, attendant de voir ce qu'on attend d'elle.

-Mademoiselle, commence la religieuse, je sais que vous êtes une bonne jeune fille; j'ai pris mes renseignements. Le curé de votre paroisse m'a parlé de votre famille. Ici, nous sommes toujours contentes lorsqu'une de nos filles fréquente des honnêtes gens.

-Vous connaissez Huguette et ses étourderies passées. Vous savez je pense, qu'elle veut faire un voyage à Lonasra dans la région de Québec. Nous espérions qu'étant donné votre réputation, et qu'elle est votre amie, nous pourrions compter sur vous pour la chaperonner durant ce voyage que vous projetez de faire avec elle.

-Est-ce que vous accepteriez d'accomplir cette mission que nous sommes prêtes à vous confier mademoiselle?

Huguette bouille et ne dit mot. Elle regarde France suppliante, espérant qu'elle répondra au plus vite pour que toutes les deux puissent s'en aller de ce lieu qui fut pour elle presque une prison, durant douze mois.

France n'en revient pas, elle qui croit son père sévère;  s'il fallait qu'il ait si peu confiance en elle à dix-huit ans elle serait très malheureuse. Pauvre Huguette! Elle sympathise beaucoup et oui, elle fera tout son possible pour l'accompagner.

"Une chance qu'Huguette avait sa voisine Henriette comme complice sans ça, elle n'aurait jamais réussi à venir à notre excursion de canot le mois passé. Si cette religieuse avait su, elle n'aurait jamais accepté de laisser Huguette passer trois jours chez Henriette. Du moins la soeur la pensait chez Henriette!" Se dit France qui laisse attendre la religieuse avant de lui répondre :

-Mon père m'a donné la permission de faire le voyage; j'accepte d'accompagner Huguette à Lonasra, ma soeur.

France a ouvert la bouche pour ne dire que le strict nécessaire. Elle se sent mal à l'aise dans cette situation. (Juste à penser qu'elle a consulté le curé à son sujet comme sa mère autrefois!) Heureusement, la soeur semble satisfaite de sa réponse, elle lui dit :

-Bon, tant mieux, comme cela nous pourrons nous fier à vous pour aller à Lonasra passer la semaine chez madame Dion avec Huguette?

France sait qu'elle n'ira que la fin de semaine mais lui répond:

-Oui ma soeur j'irai avec elle pour la semaine chez sa mère.

Le voyage semble ne plus finir, France regarde dehors par la vitre, il pleut à torrent.

"J'espère que je suis dans le bon autobus."

Tellement occupée à surveiller le chemin parcouru, France oublie le malaise qu'elle ressent habituellement en voyage.

-St-Paul! Le chauffeur s'amuse à crier le nom des villages.

Les vitres mouillées par les gouttes de pluie, sont devenues buée et il est impossible de voir à l'extérieur.

France est inquiète, c'est la première fois qu'elle voyage seule en autobus.

"C'est long, ça fait trois heures qu’on roule, on devrait arriver bientôt." Se dit-elle pour se calmer.

Son amie Huguette est partie au début de la semaine pour Lonasra. Elles se sont mises d'accord pour se rencontrer à l'arrêt d'autobus situé près du café au village, pour onze heures, vendredi soir.

"Il est passé onze heures! On n'est pas encore arrivé à destination. Ce doit être le mauvais temps qui retarde l'autobus. J'espère qu'Huguette m'attendra au "Café". Je ne connais ni la place ni personne dans ce coin là.

-Lonasra! France termine son analyse lorsque le cri du chauffeur la rassure. C'est la station où elle doit descendre.

Esseulée, alarmée, sa petite valise à la main, les deux pieds dans l'eau, elle se retrouve sur le côté de la route, lorsque l'autobus la quitte pour continuer son chemin. Sa montre indique minuit. Elle ne voit âme qui vive dans ce patelin.

L'enseigne posée sur la façade de cette auberge, mal éclairée par l'ampoule de la rue, porte l’inscription "Café Lonasra".  France est soulagée de voir qu'elle est rendue au bon endroit. Elle y entre et se retrouve dans une grande salle.

Quelques clients à l'air louche, attablés à  de petites tables, boivent de la bière. Plissant les yeux pour mieux voir, elle cherche son amie mais ne la voit pas.

Une dame s'approche d'elle et lui dit :

-Qu'est ce que l’on peut faire pour toi la "petite demoiselle !"

La dame marche sur des talons aiguilles; elle est vêtue d'une jupe noire courte très serrée et d'un chandail rouge en angora, moulant ses formes plantureuses. Sa coiffure a l'air plutôt moche. Ses cheveux blonds sont relevés sur le dessus de la tête et quelques mèches lui retombent sur le visage.

-Je devais rejoindre mon amie ici, mais je ne la vois pas.

La présence de cette "dame " à ses côtés n'a rien de rassurant. France, inquiète, continue de chercher Huguette.

-Probablement qu'elle a changé d'idée. Mais ne t’ inquiète pas, si tu es seule, on peut s'occuper de toi ici. Tu sais on a des chambres en haut, je peux t'offrir à rester à coucher pour quelques soirs? Tu viens de Montréal, je crois? Je viens juste de voir l'autobus s'arrêter en face; je me doutais bien qu'il avait laissé descendre un passager. Est-ce toi?

France la trouve mielleuse, curieuse; elle a hâte de voir apparaître Huguette. Elle commence à avoir peur de cet endroit. Il y a deux clients près d'elle qui écoutent leur conversation et lui sourient bêtement.

La serveuse reprend la conversation sans attendre sa réponse.

-Donne-moi ta valise, et ce disant, elle prend le sac de voyage de France et continue :

-Viens avec moi, je vais t'indiquer une belle chambre juste au deuxième étage. Nous louons pour une nuit seulement; tu n'auras qu'à repartir demain si tu n'aimes pas cela ici.

-Non, non, laissez faire et redonnez-moi ma valise;  je suis certaine qu'Huguette Dion viendra.

-Ha!Tu connais Huguette Dion?

-Oui, c'est chez elle que je vais, elle m'a dit de la rencontrer ici mais je suis arrivée en retard à notre rendez-vous.

-Je connais bien Huguette aussi, elle est venue vers onze heures et m'a dit que la personne qu'elle attendait avait probablement changé d'avis et ne viendrait pas et elle est repartie.

-Ho! Est-ce que vous pourriez lui téléphoner et lui dire que France Paquin est arrivée? Cela me gêne un peu d'arriver seule chez elle, je ne connais pas encore sa famille.

France ne voulait pas lui dire qu'elle ne savait pas l'adresse de son amie et que c'était son premier voyage en autobus, si loin de chez elle.

-Huguette a de drôles de connaissances! Se dit-elle.

Déçu de voir qu'elle perdait une cliente, la "dame" perd son sourire et répond d'un ton sec:

-C'est bien parce que je connais ton amie que je vais lui téléphoner. Il est pas mal tard pour appeler chez les gens, mais tu sembles si inquiète que je vais faire un petit effort.

La "dame" s'approche  du téléphone noir derrière le comptoir, tourne le dos à France et, d'une voix basse et inaudible, parle quelques instants.

-Elle s'en vient ta copine; elle a dit que ce ne sera pas long.

-Merci beaucoup madame.

Sans un mot de plus, elle quitte France en faisant claquer ses talons sur le plancher de terazo. On vient d'entendre une voix d'homme crier sans gêne; "Rita, une autre bière, on a encore soif !"

Se voyant le point de mire de tous ces hommes sirotant leur bière, particulièrement les deux près d'elle qui lui faisaient des clignements d'oeil, France se dirige vers la porte d'entrée.

Impatiente de voir revenir Huguette, elle se place de la pointe des pieds et s'étire le cou pour regarder par la petite fenêtre de la porte. France pousse un soupir de soulagement en voyant apparaître Huguette à la lumière d'un lampadaire. Celle-ci n'est pas consciente de l'inquiétude causée à son amie.

Elle ouvre la porte au moment où Huguette tourne la poignée.

-Huguette,te voilà enfin!

-Pauvre France, ça fait longtemps que tu m'attends? Je m'excuse mais tu sais j'étais là à onze heures. J'ai attendu une demi-heure, puis je me suis dit que probablement tu n'avais pu venir, que ton père avait changé d'idée. Je suis retournée chez moi.

-L'autobus a retardé à cause du mauvais temps. Je ne me sentais pas trop brave à mon arrivée, te voyant absente. Heureusement t'es là maintenant!

-Tu dois être fatiguée du voyage, France?

-Oui et j'ai bien hâte de me coucher, c'est loin d'ici chez toi?

-Ce n’est pas loin. Viens, on s'en va, on jasera en marchant, j'ai bien des choses à te raconter. Ma mère allait se coucher lorsque j'ai quitté la maison pour venir te chercher, elle te souhaite la bienvenue chez elle. Elle te verra demain.

Tout le temps qu'elles avaient parlé, les buveurs de la place observaient ces jeunes filles, seules au café, à une heure si tardive. À leur départ, la déception pouvait se lire sur leurs visages. Les espoirs de plaisir disparus, ils se remettent à boire de façon désabusée.

- Tu as déjà vu ça, France, une scierie?

La maison d'Huguette est toute petite, sans galerie, la porte du devant donne sur le trottoir. Elles ont dormi dans le même lit. Il n'y avait pas assez d'espace pour ajouter un lit de camp dans la chambre. Leur conversation s'est poursuivie tard dans la nuit. Le court sommeil a quand même permis à France de récupérer de la fatigue du voyage. Les filles prennent leur déjeuner. L'enthousiasme démontré par Huguette, à lui énumérer les activités prévues pour la journée, la rassure sur sa décision d'être venue visiter son village. Sans oublier la mission que la religieuse lui a confiée, lui servir de "chaperon".

Lorsqu'elles arrivent au moulin à scie, un son strident force France à se boucher les oreilles et machinalement, elle ferme les yeux. Lorsqu'elle les ouvre, elle est surprise de voir la grandeur de l'usine.

Elle fabule, et compare la scierie à une mangeuse de bois qui, par peur de manquer de nourriture, garde alignées près d'elle des piles d'arbres amputés de leurs branches. "Arbres dont la vocation première est tout autre." Se dit France qui aime beaucoup les arbres. Elle s'attriste de constater que les humains semblent avoir oublié leur bienfait, leur ombrage, leur beauté en les transformant en planches ridicules.

France entre dans l'usine au moment ou le bruit a cessé; elle n'y voit que des scies. Elles sont placées l'une derrière l'autre ou l'une au-dessus de l'autre. Elles attendent qu'on les fasse travailler. Le bruit reprend et les arbres, tels des corps morts mus par un mécanisme simple, s'avancent vers leur transformation.

Débités d'abord de leur écorce, ils continuent d'avancer vers d'autres scies en émettant un grincement plaintif, pour finalement ressortir en planches de différentes largeurs.  À l'extrémité opposée de cette grande bâtisse, des camionneurs chargent leurs camions de ce bois fraîchement coupé pour l'apporter vers la ville.

France traverse l'usine de coupe de bois et retrouve son amie.

Huguette connaît bien l'endroit qui se trouve près de chez elle, tellement près, qu'elles s'y sont rendues à pied. Elle a laissé France visiter à son goût pendant qu'elle saluait les gens de son village, employés de la scierie, qui étaient à leur pause café.

-Tu sais Huguette j'ai été bien impressionnée par cette visite mais je trouve cela bien malheureux de voir tous ces arbres coupés.

-Je te comprends, un arbre c'est beau et majestueux, mais si l'on veut construire des maisons, fabriquer des meubles, se chauffer, il est nécessaire d'agir ainsi.

En somme, de cette façon, les arbres sont utiles à l'humanité d'une manière différente. Tu ne trouves pas France?

France peut difficilement être d'accord avec son amie; elle aime trop les arbres. Plutôt que de lui répondre elle se met à marcher. Elles continuent leur visite en longeant la rivière qui transporte la "pitoune" jusqu'à la scierie.

Les billes de bois ballottent docilement au gré du courant, pendant que France est ballottée par ses sentiments.

Écologiquement, est-il préférable de conserver les arbres dans leur état naturel ou les abattre pour le confort de l'homme?

De retour chez Huguette, les deux amies font le bilan de cette journée qui s'est terminée par une visite dans les petites boutiques près de l'église du village.

France apprécie son voyage, loin de chez elle. Cela la repose des problèmes de santé de sa mère. Depuis quelques semaines, Hélène recommence à dire qu'elle ne va pas bien.

-Ta mère finit à quelle heure de travailler?

France n'a pas encore vu madame Dion. Celle-ci a quitté tôt le matin, avant qu’elles s’éveillent.

-La manufacture de couture où elle travaille, ferme à quatre heures. Elle arrive habituellement vers cinq heures trente. Elle s'est peut-être arrêtée au marché, acheter ce qu'il faut pour le souper.

Au repas du soir, France peut enfin connaître madame Dion.

Corpulente, autoritaire. En sa présence, Huguette n'est plus la même, elle ne parle presque pas. Sa mère, au contraire, babille tout le temps; ses propos sont volages.

À chaque fois que sa fille explique quelque chose, elle la contredit. France comprend pourquoi Huguette et sa mère ne s'entendent pas. Très heureuse de la visite de France, madame Dion leur annonce que demain, dimanche, elle a organisé une visite dans la ville de Québec. Les filles devront donc changer leur projet pour demain.

France n'aime pas ce vieil autobus.  Assise à l'arrière, Huguette à ses côtés, elle essaye d'oublier le mal de coeur qui l'habite.

Comme le tramway lorsqu'elle était plus jeune, les mouvements du véhicule, la senteur du gaz qui s'en dégage la rendent malade. On lui a déjà dit que dans ces moments là il faut se changer les idées.

Impossible de parler à son amie...elle dort la tête appuyée au dossier. Toutes les deux viennent à peine de quitter Lonesra, elles n'arriveront à Montréal que dans trois heures. France doit penser à autre chose que ce "sapré mal de coeur".

-Il ne reste que la petite Stéphanie à la maison et c'est un bébé de trois ans. Brigitte doit avoir huit ans à peu près?  Oui c'est cela, depuis deux ans elle fréquente l'école. Elles sont jeunes encore pour aider maman et lui tenir compagnie; elle doit avoir hâte que j'arrive.

Il y a quelques temps que j'ai vu Alex. Demain soir, j'irai faire un tour chez lui. Il disait à maman l'autre jour que Tamy allait bientôt accoucher.

France revoit tous les membres de sa famille dans sa tête et durant ce temps, elle a oublié son mal.

-J'espère que Serge n'a pas été trop tannant. Maman dit qu'un garçon de douze ans est bien haïssable et, qu'à cet âge là, elle aime mieux élever des filles.

-J'ai hâte de voir si Carole aime toujours François Il est si timide, une chance que ma soeur ne l'est pas trop. Elle et Lyne ne sont pas gênées comme moi je le suis. Lyne a toujours plusieurs amies, elle ne s'ennuie pas, surtout depuis qu'elle a quinze ans, on dirait qu'elle commence à regarder les garçons.

-Les garçons. Hum... je ne suis pas trop chanceuse avec eux.

Maman peut être tranquille, je ne suis pas prête à me marier malgré mes dix neuf ans.

-Soeur Saint-Jean sera contente. Je suis allée avec sa protégée à Lonesra. Hier, toutes les deux, on s’est bien amusées aujourd'hui à Québec, avec madame Dion. Une chance qu'elle a rencontré une de ses amies et qu'elle nous a laissé visiter l'exposition des artistes seules, Huguette et moi, sinon...

-Papa devrait être à son travail à mon arrivée à la maison. Moi qui croyais avoir de la difficulté à obtenir sa permission pour aller à Lonesra. Je n'en reviens pas comme ce fut facile.

L'incohérence de ses pensées se justifie par le sommeil qui la gagne tranquillement. Ce n’est que rendue à Montréal qu'Huguette la réveille pour descendre de l'autobus.

Elles se quittent et se promettent de se revoir en fin de semaine à l’Auberge de Jeunesse.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
25 Oct.  2002

 

 

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