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CHAPITRE XXV OSKELANEO Après avoir passé l'été à s'entraîner pour son premier voyage en canot, le moment du départ est enfin venu pour le groupe "Jeunal". Ils ont quitté Montréal en voiture très tôt le matin. Le train a deux heures de retard lorsqu'ils arrivent à la gare de La Tuque, en Mauricie. Ils sont tous là, Sylvie, Alain, France, Georges, Paul, Henri, Yvon, Henriette, Jean et les autres. Quelques-uns assoupis sur les bancs de la gare, d'autres regardent avec curiosité une indienne et sa famille qui attendent aussi le train. Ils s'installent dans le wagon espérant y passer la nuit à se reposer afin d'être en forme au matin. Ils devraient arriver à destination à six heures. Toute la nuit, le tapage infernal, causé par un groupe de pêcheurs ivres, et le wagon affecté de roulis, dérangent leur sommeil. Il est onze heures du matin, lorsque enfin le train arrive à Cocquart, en Abitibi. En descendant à la petite gare, les canoteurs endormis sont courbaturés, fatigués. L'espoir de se laisser glisser bientôt sur l'eau leur redonne la vigueur de leur jeune âge. Les filles doivent porter les bagages et les avirons. Heureusement, la rivière n'est pas loin, se disent-elles. Elles se trompent, elles marchent durant vingt minutes avant d'atteindre l'endroit rêvé. Ce n'est qu'après ce "petit" portage que les garçons soulagent leurs épaules et déposent les canots sur l'eau et que les filles se débarrassent du poids des sacs à dos. Pagayer deux heures sur la rivière Flap Jack peut redonner l'appétit à un anorexique. Les jeunes qui sont bien en santé se plaignent d'avoir l'estomac dans les talons. L'heure de la bouffe a sonné. Les garçons s’occupent des canots, transportent les "packsacs". Les filles fouillent les bagages pour trouver de quoi se nourrir. Alain fait équipe avec Yvon et France. Il a été nommé le responsable de la popote. Il prépare sa recette de riz aux tomates sur un petit réchaud à gaz. C'est un mets fait d'aliments séchés ajouté d'eau bouillante. Ce mets est réconfortant et apprécié de son équipe. Le repas terminé, on plie bagage et la descente de la rivière Flap Jack se continue. Tous pagayent, heureux à la pensée qu'ils ont trois jours à se reposer sur l'eau, à se laisser griller par le soleil. Erreur! Ce n’est pas long que l'on s'aperçoit que le canot ne fait pas que glisser, il faut le tirer là où l'eau est peu profonde; les garçons se chargent de cette tâche. Ici, le courant devient impétueux, on ne passe pas, il faut continuer le trajet en entrant dans la forêt et faire du portage. Les "trails", lorsqu’il y en a, ne sont pas toutes bien déblayées et, c'est en écartant les branches et en mettant les pieds dans de la vase gluante, qu'on passe dans ces sentiers utilisés par les bûcherons, bien avant eux. -Ne vous inquiétez pas, après le rapide, la rivière deviendra calme. Tente de les encourager, Alain. Mais Ho ! Surprise, ce bout de rivière est jonché de "pitoune". -Il faut trouver un moyen de passer à travers les billots flottants qui nous empêchent de continuer notre trajet sur l’eau. -Viens avec moi Alain, on va voir ce que l’on peut faire, dit Georges. Tous les deux partent pendant que le reste de l’équipe dépose canots et bagages, en espérant qu’ils reviendront avec une solution. -Nous étions si proche de pouvoir enfin nous laisser glisser sur l’eau, dit France, découragée. Elle n’en peut plus d'écarter le feuillage dense des arbres. -Je ne savais pas qu’il y avait encore de la "pitoune" sur nos rivières!ajoute Sylvie. -Regardez! On dirait un petit bateau ou une barge à moteur qui vient vers nous. -Voilà! Le problème est réglé! lance Alain en débarquant du bateau. - On va nous faire passer; montez! Les canots et les bagages sont installés de chaque côté de la cabine du petit bateau. Les membres du groupe se trouvent une place là où ils peuvent. Ils sont presque à l’égalité de l’eau. -Ho ! Ho!...C’est impressionnant et pas très rassurant. On se fait éclabousser! dit Henriette lorsque le bateau tasse les billots pour se frayer un chemin. Il passe à travers l’obstacle et s’approche de la rive pour laisser descendre ses passagers. Les jeunes remercient les bûcherons de les avoir dépannés. Habitués aux travail périlleux de déplacer les billots coincés, ils se sont bien amusés de leur réaction craintive sur le bateau. Enfin ils reprennent leurs canots. Un deuxième rapide! Les filles croient qu'il leur faudra encore faire du portage, et suer sous le poids de leur sac à dos. On s'arrête au bord de la rivière pour analyser la situation. -Yvon, je suis certain qu'on passe ce rapide sans problème. -Tu crois? Yvon est méfiant à la vue de ces grosses roches dans les rapides mais il sait son ami expérimenté, il lui dit : -Je me fie à toi Alain, on essaye. France est assise sur le fond, au centre du canot. Un peu inquiète, elle se tait et attend que l'épreuve soit passée. Elle sent les roches lui frôler les fesses. Elle finit par demander : -Alain, est-ce dangereux? -Voyons, que veux-tu qu'il arrive? Si on accroche, on a juste à descendre dans l'eau et tirer le canot sur la rive. On a ce qu’il faut pour le réparer. Il lui a répondu rapidement, occupé qu'il est à diriger l'embarcation. France est bien contente lorsque que enfin le rapide est passé. S’il avait fallu descendre dans l'eau comme avait dit Alain... en avait-il bien évalué les risques? Juste un peu en aval, l'eau tourbillonnait et semblait profonde! Henriette et son équipe passent dans le rapide à leur tour. On entend Henri donner ses directives à Georges : - "Rappel à droite. Rappel à Gauche." Finalement, ils réussissent eux aussi à passer sans problème. Le reste de la journée se passe sans incident: canot sur l'eau, portage pour éviter les rapides et, le soir venu, arrêt pour camper. Ils ont le temps d'observer le paysage de ce coin de pays. Les cours d'eau sont magnifiques. Ce qui manque ce sont de beaux arbres; ceux qu'on y voit sont dénudés; ils pourrissent tous à une certaine hauteur. Cela donne malgré tout un certain charme. C'est la tranquillité; on dirait que tout dort. Assis près du feu de camp, on est bientôt pris de sommeil. En se couchant dans leur sac, ils ont à peine le temps d’entendre les oiseaux de nuit chanter. À vingt et une heures, tout le monde dort. Dimanche, six heures du matin, le groupe est debout, prêt à repartir avec joie pour reprendre le temps perdu à cause du train. -Yvon, t'as vu? Alain a relevé le torse et indique de l'index le courant de l'eau . -Oui Alain, je pense que nous verrons bientôt apparaître d'autres rapides, et je doute que cette fois nous puissions encore les descendre. Le courant devient brusquement rapide. Le canot branle de tous côtés. L'eau pénètre à toute vitesse! Yvon a vu juste. Mais on a décidé de passer le rapide encore cette fois. France s'inquiète, l'eau semble plus houleuse que le rapide précédent. Alain se veut rassurant, il leur crie : -Ce n’est pas trop grave, ce n'est pas profond ici. - Le seul problème, l'eau nous a aspergés et nous allons être obligés de nous arrêter pour sécher notre linge. À peine cette phrase terminée, tous les deux sautent dans l'eau; ils tirent le canot vers la rive. À son tour, France saute à l'eau. Une fois en sécurité, ils regardent le kayak passer lui aussi dans les rapides. Malheureusement, il s'accroche sur une roche et se perce. Raymond saute à l'eau et tire son embarcation sur le rivage. Les membres du groupe se réunissent pour discuter de l'accident. Ils en viennent à la conclusion qu'il sera impossible de réparer le kayak et qu'il n'y a pas de place pour Raymond avec les canotiers qui sont trois par canot. Déjà dimanche midi et on a juste la moitié du chemin de parcouru. Mardi c’est le retour au travail. Il est décidé qu'une équipe ira chercher de l'aide à la réserve indienne à trente milles d’ici. Il faut choisir les meilleurs pagayeurs pour réussir à se rendre avant la noirceur. La décision est prise. Alain, Georges et Henri sont nommés pour accomplir cet exploit. Tous les trois se préparent en vitesse et, le canot à peine sur l'eau, on les voit s'éloigner si vite, on dirait qu'un moteur les pousse. Les autres membres du groupe s'installent pour passer la nuit sur cette presqu'île. Quelques-uns s'occupent à chercher du bois pour le feu, afin de se réchauffer et sécher le linge; d'autres montent les tentes, espérant avoir à n'y passer qu'une seule nuit... Les trois hommes partis le midi n’ont pas de temps à perdre s’ils veulent arriver avant la noirceur à la réserve indienne. On les a choisis en connaissance de cause; ces pagayeurs n'en sont pas à leur première expérience et ils connaissent bien leur affaire. Vers la fin de l'après-midi, le vent se lève, provoquant de grosses vagues. Nos Robinsons les prennent de côté, et, de peine et de misère, ils réussissent à traverser le grand lac. Arrivés au but à temps, c'est-à-dire avant la noirceur, ils sont fiers de leur exploit : pagayer trente milles, presque sans arrêt, au froid, en sens contraire du courant. Pour eux, ce soir là, les sacs de couchage sont les bienvenus. Lundi sept heures, France, Sylvie et Henriette déjeunent près du feu avec les autres membres du groupe lorsqu'elles aperçoivent Henri, bien assis sur le devant d'un canot à moteur, qui arrive en vitesse. -Regardez! On pourra reprendre notre trajet; notre sauveteur arrive dans le bateau d'un indien! Ils ont réussi. Bravo! La tête penchée sur la poitrine, Henri a l'air à moitié endormi. À l'approche de leur campement, il indique de la main, à l'indien, l'endroit où accoster. -Je ne suis pas fâché d'arriver. Je n'ai pas beaucoup dormi. Je me suis levé à quatre heures trente. Les deux autres sont restés à la réserve, ainsi nous aurons plus de place dans le bateau pour retourner. Leur raconte leur ami. -Faisons vite nous n'avons pas de temps à perdre. En vitesse, ils éteignent le feu, démontent les tentes et se promettent de les faire sécher de retour à Montréal. Elles sont détrempées, il a plu toute la nuit et il tombe encore des averses. Les sacs à dos prêts, le pagayeur du kayak s'installe dans le grand bateau à moteur en compagnie de l'indien et de Henri. À l'aide d'un câble, on tire les autres canots et leurs passagers. Partis à huit heures du matin, il est midi lorsqu'ils arrivent. Pour les filles qui ne sont jamais venues si loin dans les bois, la réserve indienne est une découverte. Avec curiosité, elles observent ces braves gens accourir sur la grève pour les accueillir. Elles pensaient y voir des tentes et voilà que de loin elles aperçoivent de jolies petites maisons. Les algonquins timides se parlent entre eux, et ce qui est intriguant, ils parlent la langue algonquine. Les enfants sont souriants, chaleureux et " pétant" de santé. Ils sont bien chanceux de vivre dans une si belle nature. Les membres de l'équipe réparent le kayak et, quelques heures plus tard, c’est le retour vers la civilisation. Le paysage est devenu magnifique. Les jolies petites rivières sont bordées d'arbres touffus aux feuillages verts. À certains détours, des canards sauvages s'envolent à leur passage, déployant leurs ailes, leur permettant ainsi d'admirer leurs belles couleurs. Il n'y a plus de portage et non plus de rapide, le soleil est de la partie, quel bonheur! Le trajet de la réserve à la gare d'Oskélanéo est long, mais, ils arrivent à temps pour prendre leur train à neuf heures. Heureux de pouvoir se déplier les jambes, mais malheureux à la pensée que le voyage (même si, par moments, il a été dur) est terminé. La conclusion qu'il faut apporter à ce voyage : C'est une expédition, ceux qui s'y engagent peuvent s'attendre à tout. Quand ce n'est pas de la pitoune qui surgit, c'est le train qui retarde. Quand il n'y a pas de soleil, il pleut et il faut avancer quand même. C'est durant une expédition de ce genre qu'on apprend à se connaître, que l'on peut fraterniser et que doit régner l'esprit d'équipe. Durant une expédition, on découvre toujours du nouveau et l'on peut admirer les merveilles de son pays. - Voila France, j’ai terminé la correction de ton récit de l’expédition sur Club Jeunal du mois de septembre dernier. - Tu as bien compris mon texte Sylvie? Tu sais, durant le voyage, je n’ai pris aucune note. Je ne m’attendais pas à ce que l’on me demande de faire un résumé de l’expédition annuelle du club. J’ai oublié certains noms de lacs ou de rivières parcourues. -Oui, j’ai bien compris et j’ai trouvé l’article bien intéressant. -Je te remercie Sylvie, c’est une bonne chose de faite. Je vais l’envoyer à Henri, et lui jugera s’il peut le publier au printemps. La saison de ski attend la neige pour commencer. Les jeunes, pour calmer leur attente fébrile, sont venus rejoindre le groupe Jeunal. L’expédition annuelle de canotage terminée, ils ont loué un chalet à Val Des Bois pour l’hiver. -Je n'ai jamais pris l'autobus pour un si long voyage. France discute avec Huguette Dion. Elles sont assises sur la galerie du camp. Bien habillées, elles se moquent complètement du vent dont la vélocité plie la cime des arbres. -Qu'est-ce que tu dis? Sylvie Durant se trouve éloignée de ses deux amies et le vent ne lui apporte que des bribes de conversation. Assez cependant pour exciter sa curiosité. Elle s' approche et veut en savoir plus afin de participer à leur vive discussion. - Ha, bien, Huguette me demande d'aller avec elle chez sa mère, à Losnara, en autobus. J'aimerais ça, mais je me demande si je suis capable de m'y rendre seule. -Ta mère voudra? Tu sais combien on a eu de la misère à convaincre tes parents pour le voyage en canot. Sylvie tient d'une main sa grosse mèche de cheveux blonds qui, poussée par le vent, retombe continuellement sur ses yeux. Son parka de nylon vert se gonfle sous la pression de l'air froid qui s'infiltre à la ceinture. L'hiver fait sentir sa venue prochaine. Elle connaît les Paquin et sait qu'il est difficile d'obtenir leur permission de laisser France partir en voyage. Il n'y a pas si longtemps, elle intercédait auprès de madame Paquin pour qu'elle laisse sa fille faire le voyage en canot. Son père avait difficilement accepté que France parte seule si longtemps, en compagnie de garçons. -Je pense que si je le demande à mes parents et que je leur explique que je veux rendre service à Huguette et que madame Dion m'hébergera, ils seront d'accord. Répond France, qui croit que son père lui fera confiance cette fois. Huguette reste silencieuse et écoute ses amies parler. Huguette est une grande fille de cinq pieds et huit pouces, bien proportionnée, de beaux grands yeux bleus et une abondante chevelure noire. Elle est native de la région de Québec. À la mort de son père, sa mère a vendu leur ferme pour se rapprocher du village. Dans ce village, il n'y avait pas beaucoup d'emploi pour une fille de son âge; elle n'avait que seize ans à l'époque. Huguette a quitté sa mère pour venir travailler à Montréal. Elle a trouvé du travail dans une manufacture d’importation d’olives. Seule, sans parenté dans la ville, elle a fait la connaissance de mauvais amis. Madame Dion a eu de la difficulté à rejoindre Huguette au téléphone et s'inquiétait pour elle. Elle est venue à Montréal voir ce qui se passait. Elle a essayé de faire la morale à sa fille qui ne l’écoutait plus et n’en faisait qu'à sa tête. Devant la nécessité pour madame Dion de retourner dans son village, et croyant cela nécessaire pour la santé morale d'Huguette, elle l'a confiée aux religieuses d'une maison de redressement pour adolescentes. Cet établissement est situé hors de la ville. Huguette a raconté à France qu'elle a été très malheureuse à cet endroit, privée de liberté, mais que cela lui a permis de se reprendre en main. Après un an de ce régime austère et discipliné, les soeurs lui ont permis de quitter le couvent à la condition qu'elle vienne les rencontrer une fois par mois. Lorsqu'elle a connu France, elle venait à peine de s'installer de nouveau à Montréal. Les soeurs lui avaient trouvé un emploi dans un magasin de "quinze cents". Voisine de Henriette, elle avait fini par venir avec elle aux pratiques de canotage; d'où sa présence à l'excursion du mois de septembre dernier. C’est à ce moment qu’elle a fait la connaissance de France. Huguette se mêle à la conversation. -Ce sera la première fois depuis ma sortie du couvent que j'irai dans mon village. Les soeurs veulent m’y laisser aller mais seulement si une amie m'accompagne. Et, ce n'est pas tout, elles exigent de faire la connaissance de mon accompagnatrice avant. Après quelques hésitations, elle demande : -France accepterais-tu de venir avec moi, à leur couvent, les rencontrer? Huguette termine sa phrase d'une voix suppliante. -Si ton père le permet, tu devrais y aller, France. Je ne peux pas m'absenter de mon travail actuellement, sinon j'irais. Mais toi, il te reste quelques jours de vacances, je crois? En partant le vendredi, cela te ferait une belle fin de semaine! -Tu as raison Sylvie, un voyage pour une fin de semaine me tente, mais rencontrer les soeurs... ça c'est une autre affaire! France demeure silencieuse et ses amies attendent de voir quel sera le résultat de sa réflexion. -Quand voudrais-tu que j'aille avec toi rencontrer ta surveillante religieuse, Huguette? -La semaine prochaine, mardi, disons vers sept heures, dit Huguette. -Je te remercie, France, tu ne le regretteras pas; nous allons bien nous amuser ensemble toutes les deux. -Je dois en parler avec mon père avant et, si ça marche, j'irai avec toi au couvent. La décision prise, les filles demeurent silencieuses. Elles admirent les couleurs vives de l'automne mêlées au vert des conifères que la montagne offre à leurs regards. Le rouge crée un joli contraste avec le sol recouvert de feuilles jaunies. Le ciel bleu, parsemé de gros cumulus poussés par le vent, complète ce paysage de carte postale. Sans mot dire, France descend de la galerie et ses amies la suivent; elles partent toutes les trois pour une longue marche en forêt. |
Cette page a été mise à jour le 18 Oct. 2002 |
