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CHAPITRE XX1V LA LEÇON DE CANOTAGE
-France, on arrête, il fait trop chaud. Sylvie et France sont derrière la maison, une table de ping pong est installée dans la cour. C'est le printemps. Il fait beau et chaud en ce début de juin. Elles profitent de leur congé du samedi pour faire un peu d’exercice. France n'est pas habile à ce sport de table, mais, se trouver chez les Durant c'est peut-être y rencontrer Alain. Sylvie le sait, elle vient aussi pour voir son frère qui, justement, sort de la maison. Elle a décidé de lui donner un "coup de main". Alain marche vers la remise pour y chercher son aviron. Demeurant près de la rivière, il a son canot et tous ses temps libres il les passe sur l'eau à s’entraîner pour ses futures excursions avec son club de canotage. Où vas-tu Alain? Lui demande sa soeur, feignant d’ignorer ses intentions. Alain a remarqué la petite France; son short blanc, son chandail rouge à col matelot et ses "running shoes" blancs lui vont à ravir. -On pourrait avoir beaucoup de plaisir ensemble. Il répond gentiment à sa soeur, en espérant faire bonne impression. -Je vais pratiquer le canot; il fait chaud pour jouer au ping pong aujourd’hui. Venez donc avec moi toutes les deux. -J'attends un téléphone de Paul et ensuite, je dois me laver la tête. Nous sortons ce soir. Peut-être que France voudrait y aller? Oui. Elle veut y aller, mais elle a peur et elle ne sait pas pagayer. Elle en veut à son amie d'avoir deviné ses pensées. Alain lui sourit gentiment, lui faisant oublier rapidement sa rancune envers Sylvie. -Ok j'y vais, mais tu n'iras pas loin Alain? J'ai peur, cela fait longtemps que je suis allée en canot. La dernière fois, si je me souviens bien, j'avais treize ou quatorze ans et j’étais en vacances chez une tante. -Viens et n'aie pas peur voyons; je ferai attention, on ne s’éloignera pas trop. Répond Alain l'air malicieux. Sylvie est fière de son coup, cela pourra peut-être les rapprocher tous les deux. Elle entre dans la maison laissant France seule avec son frère. Le canot ballote de tous côtés, au moment où elle essaye d'y monter. -Ho ho ! Donne-moi ta main "la petite", prends ton temps. Pour commencer, tu dois placer un pied au centre du canot, ensuite l'autre pied; maintenant plie les genoux et pose tes mains de chaque côté du canot en même temps. De cette manière, il ne chavirera pas. Là, c'est ça, tu l'as ! Le sourire moqueur, Alain l'a rejointe pour l'aider. Une fois bien installés, une simple poussée les éloigne du rivage. France est à genoux dans le fond du canot le dos appuyé au banc; elle regarde vers l’avant. Le canot s’avance doucement dans le ruisseau menant à la rivière. Jalonné de saules pleureurs peuplés d’oiseaux qui chantent le soleil, le cours d'eau est romantique. Alain se sent une âme de poète; il fredonne une chanson de marin. "C'est dans le mois de mai en montant la rivière. C'est dans le mois de mai que les filles sont belles..." France n’a plus peur, elle est rassurée, elle apprécie la douce caresse du vent de la rivière. Le lieu du départ n'est plus visible, mais elle s'en moque; elle est bien et se laisse glisser sur la surface de l'eau. Légèrement engourdie par les bienfaits du canotage, France se secoue à l'approche d'une île. -Alain, où est-ce qu'on va ? -Ne t’inquiète pas, je connais les propriétaires de l'île; ce sont des cultivateurs. Ils n'y viennent pas souvent, ils m'ont permis d'accoster pour m'y reposer et, en même temps, me demandent de surveiller leurs biens. France n'a pas le temps d'en demander plus que, déjà, Alain est sur le quai menant à l'île et lui tend la main. Il l'attire vers lui et tous les deux se dirigent vers un endroit ombragé. Au passage, France voit une grande maison et un chemin qui conduit à un petit pont. Il n'y a aucune voiture devant la maison et les rideaux sont fermés. Apparemment ils sont seuls sur l’île. Sous un arbre surplombant la rivière, Alain a reluqué un petit rocher invitant; c’est là qu’il se dirige. De son sac, il sort une couverture de laine qu'il étend et invite France à s'y installer. Réticente, elle s'asseoit; Alain vient la rejoindre. Ainsi rapproché, il lui parle avec enthousiasme de son futur voyage en Rabaska. Il espère convaincre France d'y venir. France s'allonge sur le dos pour se reposer. Alain se penche vers elle, et passe son doigt doucement sur ses yeux, son nez et s'attarde sur ses lèvres en les contournant lentement et, finalement, l'embrasse longuement. France prend plaisir à ce baiser. Elle qui croyait cela impossible depuis la déception qu'elle a eue avec Marc. Se souvenant d’Henriette et de ce qu'elle s'était promis de faire à la suite de ses confidences, elle repousse Alain, se lève prestement et l'apostrophe : -Bon! Il me semble que l’on avait convenu de ne pas aller trop loin; je ne vois même plus le ruisseau qui nous conduit chez toi. Je regrette de t'avoir fait confiance. Je veux que l'on s'en aille maintenant ! Alain est furieux. D'un geste brusque, il ramasse sa couverture et quitte les lieux avec France à sa suite. Contre son gré, il l'aide à embarquer dans le canot. France s'asseoit et n'ose pas dire un mot. Il pagaye en vitesse, le visage contracté par la colère. Une idée germe dans sa tête; Il se vengera en lui faisant peur. Elle le mérite bien, se dit-il, déçu dans ses espérances. Sans avertir, il se jette à l'eau encore vêtu de son short. Le canot branle de tous côtés. France apeurée, crie : - Alain, qu'est-ce que tu fais, t'es fou, tu vas te noyer et moi je ne sais pas pagayer! Reviens voyons! Elle panique; le canot s'éloigne d'Alain et prend le large. Lui nage à toute vitesse en sens inverse, ignorant les pleurs de France. Sortant la tête de l'eau, il se retourne et par défi, lui crie : -Saute voyons, viens te baigner, ce n’est pas dangereux et l'eau est bonne, un peu de courage, allez, viens! France a tellement peur de rester seule dans l'embarcation qu’elle ne sait pas gouverner, elle est tentée de sauter à l'eau. Bonne nageuse, l'eau ne lui fait pas peur, sauf qu'elle ne s'est jamais baignée dans cette rivière. Sans réfléchir plus longuement, elle enlève ses souliers et se jette à l'eau faisant presque chavirer le canot. La profondeur la surprend. Elle a peur et perd la notion du temps; elle ressent un grand vide en touchant le fond de l'eau. Elle se croit perdue. Jamais elle ne pourra remonter à la surface, elle se débat et perd la tête. Reprenant ses esprits, elle agite les bras de manière à revenir vers la surface qui lui semble bien difficile à atteindre. La tête sortie de l'eau, elle prend une grande respiration et, en même temps, retrouve le contrôle de ses mouvements. France cherche Alain qui s'est éloigné, et qui revient vers le canot. -Alain, attends-moi! Elle doit crier une deuxième fois, avant qu'il ne se retourne et s'arrête pour l'attendre. France le rejoint, encore sous le choc, et tous les deux côte à côte nagent jusqu'au canot. France a voulu lui montrer qu'elle n'est pas peureuse, mais surtout le forcer à revenir dans le canot qui s'éloignait rapidement. Mais elle regrette sa décision; elle a failli se noyer. Alain la croyait incapable de sauter à l'eau. Il est penaud que sa vengeance n'ait pas eu l'impact souhaité. Il aurait voulu voir France le supplier davantage. Il regrette son geste. Il attrape l'embarcation et y monte avec aisance. Il tend la main à France et l'aide à s'installer. Il lui dit: -Je m'excuse France, je n'ai pas réfléchi; j'espère que tu me pardonnes. -J'ai eu très peur de me noyer Alain; mais oui je t’excuse, surtout, si tu me ramènes à la maison tout de suite. Elle tremble de froid, le vent mais surtout l'énervement en est la cause. Silencieux, pagayant en douceur, ils reviennent vers la maison. Depuis cette aventure, Alain et France sont demeurés de simples copains. Ils se rencontrent au groupe "Jeunal" qui s'entraîne sur la Rivière des Prairies en prévision de l'expédition qui aura lieu au mois de septembre. France espère convaincre ses parents de la laisser partir. Elle est de toutes les pratiques pour leur montrer son intérêt au canotage. Elle essaie de leur faire comprendre qu'il n'y a aucun danger à faire ce voyage en compagnie de Sylvie et de son frère Alain. Finalement elle réussit... Elle fera partie du voyage à Oskélanéo. Sylvie a invité France à coucher chez elle ce soir. En ce bel après-midi du mois d'octobre, les deux amies assises sur le balcon profitent du beau temps en admirant les feuillages colorés des arbres de la rue Duguay à Lambreville. -Tu crois qu'ils seront satisfaits Sylvie? J'ai essayé de le rendre aussi vivant que possible. France s'adresse à son amie qui termine la lecture d'un compte rendu de leur voyage du mois de septembre dernier. C'est Henri Prévost, le responsable du journal du Club, qui lui a demandé de préparer ce texte pour le publier dans l'édition d'avril prochain. -C'est bon ça! Ils vont aimer! J'en suis certaine. Je le corrige et je te le remets demain soir. Henri sera content. Elle est enthousiasmée par le texte et ne songe qu'à sa prochaine publication. Ses remarques rassurent France qui s'inquiétait de sa composition. -Je suis bien contente que tu aimes çà; tu auras le temps de le corriger ce soir? Elle fait un effort pour ne rien laisser paraître de son embarras d'être obligée de lui demander de corriger son texte. Son manque d'instruction lui pèse parfois. Comme elle aimerait bien connaître mieux son français! -Oui, durant ce temps, tu pourras en profiter pour commencer à lire "La Voleuse", de Guy des Cars, que tu m'as demandé de te prêter, de répondre Sylvie. Les filles entrent à la maison pour souper et se retirent tôt dans la chambre de Sylvie pour la soirée. France s’installe pour faire la lecture de son "Guy des Cars" et son amie Sylvie s’attaque à la correction de son texte sur le voyage à "Oskélanéo".
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