CHAPITRE XX111

L'AUTORITE DU PATERNEL

France entre, son père est au salon. Elle se hâte  de monter à sa chambre. Depuis quelques fins de semaines, elle croit qu'en s'y réfugiant, à son retour du Nord, Xavier oubliera de lui demander d'où elle vient.

-France c'est toi ? Je veux te parler.

-Oui, papa ça ne sera pas long. 

"Ca n'a pas marché cette fois, il ne me laisse même pas le temps d'entrer; il a l'air impatient."

France ne veut pas se l'avouer, mais elle a encore peur de son père, peur de ses réprimandes. Elle sait que face à lui, elle est incapable de s'expliquer lorsqu'il est fâché. Aucun mot ne sort de sa bouche, à chaque fois, elle a "une boule dans la gorge"

Elle enlève ses vêtements de ski, et en vitesse, enfile ses jeans. Elle prend au hasard une blouse bleue et s'empresse d'aller rejoindre son père qui l'attend. Elle espère lui tenir tête cette fois.

Xavier a pris du poids. Ses cheveux tout blancs sont  de plus en plus clairsemés. On lui donne plus que ses quarante-huit ans. Usées par le travail, ses mains portent les cicatrices de coupures causées par ses couteaux de cuisinier. Sa pression artérielle trop haute, est visible, on y devine les battements du coeur à travers ses veines gonflées. Il porte comme toujours une chemise blanche au col ouvert et aux manches refoulées jusqu'au coude.  

À l'arrivée de sa fille, il remonte son pantalon au-dessus de sa bedaine, et s'installe confortablement sur sa chaise. Ses rapports avec sa famille ce sont améliorés depuis qu'il a réussi à contrôler sa consommation d'alcool. Il a retrouvé son attitude paternelle et sa fierté. Il regarde sa fille espérant qu'elle sera conciliante comme à l'accoutumée.

Elle le regarde dans les yeux mais ne peut soutenir son regard. Elle baisse la vue.  Les yeux de son père sont toujours les mêmes, ils n'ont pas vieilli. Toujours franc et direct, son regard est autoritaire avec une touche de tendresse.

Xavier n'a pas à parler. Il fixe France et, déjà elle se sent accusée et coupable en même temps.

Debout devant lui pour se donner de l'assurance, elle se remémore les conseils donnés par sa nouvelle amie Henriette, dans le train du Nord  

"Ne crains pas ton père;  explique-lui. Tu travailles, tu es assez veille pour décider seule de tes activités .Tu n'es plus une enfant.

Connaissant son paternel; elle hésite, sachant très bien qu'on ne peut  pas discuter ses décisions.

Elle se décide enfin, refoule la "boule" qui lui tord la gorge, pèse bien ses mots, elle lui dit d'une seule traite:

-Allô ! Papa, ça fait longtemps que tu es arrivé ? J'ai pris le train à sept heures et cela prend deux heures pour revenir à Montréal. Est-ce que maman t'avait parlé que depuis un certain temps je monte dans le Nord ?

Xavier ne s'attendait pas à cette franchise, lui avouer qu'elle arrive du Nord ! Estomaqué, ne sachant comment réagir, voulant se donner une attitude, il se penche pour attraper ses pantoufles et les enfile. Il se lève fait quelques pas autour de son fauteuil, se frotte le cou et  réfléchit avant de répondre à France nerveuse qui attend sa réaction.

-Qu'est ce qu'il y a papa, es-tu fâché ?

Reprenant ses esprits, il redevient le maître !

-France, ne fais pas l'innocente, tu sais que je n'aime pas ça que tu partes seule pour faire du ski et, surtout, que je ne t'ai pas donné la permission d'aller dans les Laurentides, reprend d'une voix forte en pointant l'index vers elle.

Sentant l'inquiétude l'envahir à nouveau, de peur de prendre panique et d'oublier ce qu'elle a à lui dire, France ne perd pas de temps et sans attendre la fin de son explication, rétorque :

-Écoute papa, tu peux avoir confiance en moi, je ne suis plus une enfant, je travaille et je pense qu'il n'y a aucun danger pour moi lorsque je vais à Jeunal. Madame Durant, tu sais la mère de Sylvie, mon amie, elle a téléphoné à maman et lui a expliqué que sa fille et son garçon vont aussi à Jeunal faire du ski et elle a expliqué que c'est un endroit très fiable. Je travaille maintenant et cela me fait du bien de faire du sport et cela me permet de me faire de nouveaux amis.

Xavier est stupéfait. France a préparé sa défense avec logique. Elle, si timide d’habitude, même que cela le fâchait. Il désespérait de la voir un jour confiante en elle-même. C'est vrai, il s'est rendu compte qu'elle prenait de l'assurance lorsqu'il a eu beaucoup de peine de vendre sa maison et qu'elle est venue l'encourager.

Cette fois, il est fier d'elle; il admet au fond de lui-même qu'il peut avoir confiance en sa fille aînée. La façon dont elle vient de lui parler, prouve qu'elle a vieilli. Elle sera majeure dans trois ans, elle aura vingt et un ans. C'est vrai, elle  n'est plus une enfant... et puis, faire du sport devrait lui faire oublier Marc.

Poussant plus loin sa réflexion, il se dit que cela l'aide à se développer en beauté. Il trouve qu'elle a embelli.

Oubliant soudainement l'apparence physique de France il dit par principe d'une façon autoritaire:

-France, je sais tout cela, mais tant que tu seras sous mon toit, c'est moi qui décide. La prochaine fois que tu voudras prendre une décision semblable, j'aimerais que tu m'en parles auparavant. Pour le ski, bon je suis d'accord, en autant que tu y vas avec Sylvie Durant, ça va aller. Mais je te le répète, la prochaine fois il faudra m'en parler avant.

France aimerait ajouter autre chose mais son père permet qu'elle aille faire du ski, et le ton sur lequel il lui a répondu signifie que la discussion est terminée. Elle accepte sans rouspéter cette fois. Elle a la sensation qu'elle vient de faire un grand pas vers son autonomie, cependant, elle baisse la tête en signe de soumission et de respect.

Xavier satisfait de son attitude se rasseoit et reprend la lecture de son journal.

France va à la cuisine où se trouve sa mère installée à la table avec Carole. Elles discutent de magasinage, en regardant les annonces du magasin Dupuis Frère dans le journal "La Presse".  Hélène prévoit s'acheter une robe de maison, et justement on annonce une vente pour lundi. Elle a de la difficulté à se vêtir, elle a repris du poids et, avant de se rendre sur place, elle s'assure que le magasin a bien sa taille.

Hélène a feint, au moment où Xavier discutait avec France, ne rien entendre, elle qui d'habitude s'interpose dans ses remontrances. Elle souhaitait qu'il réussisse cette fois à la convaincre de ne plus partir les fins de semaines. Elle est déçue, mais, comme France, elle sait que cela ne lui servirait à rien. Xavier a décidé, il n'est plus question de lui faire changer d'avis. Elle se range du côté de son époux.

-France j'ai entendu la conversation que tu viens d'avoir avec ton père, je suis contente pour toi que cela soit maintenant réglé, lui dit-elle, gardant pour elle sa déception.

France songeuse se dirige machinalement vers le réfrigérateur.

-Oui, moi aussi je suis bien contente de la décision de papa dit France en refermant le frigo. Elle a pris une tranche de jambon qui reste du souper, et l’avale gloutonnement, comme si elle voulait se récompenser d'avoir tenu tête à son père.

-Ne mange pas trop, tu vas engraisser! Dit Carole.  

Carole n'a aucun problème de poids. Elle ne comprend pas les difficultés de France à rester mince, et elle voudrait bien l'aider de ses conseils.

Hélène, d'un geste de la tête approuve la déclaration de Carole, en même temps qu'elle se dit.

"C'est vrai ce que dit Carole, sauf que maintenant elle fait du sport et cela l'aide à ne pas engraisser. Je n'aime pas la voir partir faire du ski la fin de semaine mais au moins... elle oublie Marc.

 C’est une nécessité pour Hélène de partager ses responsabilités. Durant ses trois années de maladie et de dépression, France fut celle sur qui elle pouvait compter. Cela explique son attitude possessive à l’égard de son aînée.

Hélène  se remet à la recherche des spéciaux.

France est fatiguée de sa fin de semaine et elle a hâte de se retrouver seule. Elle allait sortir de la cuisine pour monter à sa chambre se reposer lorsque Carole lui dit :

-Tu vas te coucher France ? et sans attendre  elle ajoute :

-J'y vais aussi, cela ne sera pas long, ne ferme pas la lumière tout de suite, on pourra parler un peu avant de s'endormir.

Depuis qu'elle sort avec François Vageant, Carole se confie à France, alors qu'avant il existait une compétition naturelle entre les deux soeurs. Plus jeune, elle était jalouse du droit d'aînesse de France et enviait la confiance des parents pour l'aînée des filles. Ironiquement, à la même époque, France enviait Carole d’être encore aux études.

France peut continuer à faire du ski avec Sylvie. Elle se sent libérée de son sentiment de culpabilité depuis sa discussion avec son père. Sylvie est contente. Son amie "monte" dans le Nord à chaque fin de semaine mais elle ne se doute pas que son frère la courtise.

Sur l’invitation d’Alain, France fait de plus en plus souvent du ski de randonnée. Lorsqu’elle accepte ses invitations, elle espère être seule avec lui, afin de l’amener à des sentiments plus sérieux à son égard. À chaque fois, elle est déçue, il invite aussi Henriette!

Alain a une drôle d'attitude envers cette fille. Il ne peut se passer de sa présence et en même temps, il fait l'indépendant avec elle. Henriette se fiche de son indépendance et semble bien accepter cette situation. Elle a vingt cinq ans, l'âge où l'on est appelé "veille fille". Loin d'avoir le caractère acariâtre dont on gratifie une veille fille, elle est sportive, hasardeuse, et possède un tempérament joyeux. Elle est petite et bien proportionnée, d'une beauté simple et très féminine.

Elle a fait partie du groupe Jeunal bien avant France. Native du Nouveau-Brunswick, elle loge seule à Montréal. L'escalade de montagne est son sport préféré. Alain aussi. Elle aime faire du ski et du camping et Alain aussi! Malgré toutes ces raisons, France ne comprend pas encore qu'elle est la nature de leur relation.

Devenue la confidente d'Henriette, celle-ci lui raconte :

- France, as-tu remarqué, je monte dans le Nord en auto avec Alain maintenant ? France ne lui en avait pas parlé. Elle est jalouse de la préférence d'Alain pour elle.

-Cela fait déjà un  mois que nous voyageons avec Jean.

-Je pense que je le connais.

France veut l'encourager à continuer ses confidences et fait montre d'intérêt pour ce qu'elle dit.

-Tu n'as pas peur de te sentir coincée dans sa petite voiture à deux portes?

-Non, cela ne me dérange pas. De toute façon, je trouve bien pratique que l'on vienne me prendre à la porte de chez moi. Je n'ai pas à me rendre à la gare avec mes skis sur l'épaule.

Henriette est silencieuse, et soudain, à la satisfaction de France, elle reprend son récit :

-Ce qui s'est passé entre Alain et moi a commencé il y a un mois environ. Il m'a téléphoné pour me dire que cette fin de semaine là, nous ne prendrions pas le train comme nous le faisions avec toi d'habitude. Il est venu me chercher vers sept heures accompagné de Jean. Nous nous sommes assis sur le banc arrière. Alain parlait avec son copain jusqu'au départ de la voiture. Ensuite, il s'est rapproché et m'a pris dans ses bras. Nous sommes demeurés un bon moment serrés l'un contre l'autre avant qu'il ne m'embrasse passionnément.

-Tu penses si je m'attendais à cela France ! Te rends-tu compte, dans la voiture de son ami, qui en plus, nous observait dans le rétroviseur de l'auto.

France écoute, mal à l'aise, le sang lui monte au visage.

-À notre arrivée au chalet, nous avons sorti nos bagages de l'auto et salué quelques amis. Durant tout ce temps là, Alain s'est montré complètement indifférent à mon égard.

Henriette s'arrête. Le visage bouleversé de France l’inquiète.

-France, tu n'es pas fâchée que je te raconte cette histoire? Je sais qu'Alain est ton ami et que tu l'aimes bien.

France encore sous le choc, répond vaguement.

-Pas du tout. Comme tu dis, Alain est un ami et c'est tout.

-Bon alors je continue ...Une fois installée dans ma chambre Alain est venu m'y retrouver. Il était sûr de lui et il avait raison. 

Ha ! France, nous nous sommes aimés ! Il avait si bien préparé sa venue ! Il se faisait désirer depuis si longtemps !

France comprend maintenant le lien qui unit Henriette et Alain et elle se promet que si jamais elle sort avec lui, ce sera bien différent; elle se chargera de lui montrer le droit chemin.

Henriette lui dit encore :

-Je regrette un peu d'avoir fait l'amour avec lui. Depuis ce moment là, j'ai l'impression que c'est tout ce qui compte pour lui.

Leur conversation prend fin. Henriette regrette déjà d'avoir trop parlé. France, jalouse, essaye  de se représenter Henriette dans les bras d'Alain. Puis, elles éteignent et s'endorment.

La saison de ski terminée, Alain ne voit France qu'à l'occasion. Elle espère toujours qu'il finira par délaisser Henriette et qu'alors il sortira avec elle.

Lorsqu'elle visite son amie Sylvie, Alain s'y trouve de temps en temps et, il aime bien venir jaser avec les filles.

Lors de leur conversation ce matin, Alain raconte que pour la troisième saison de suite, le groupe Jeunal a loué un chalet au Lac Ouareau.

L'été, le canotage remplace les sports d'hiver. Georges Letendre, le responsable du groupe, planifie de faire un grand voyage avec les jeunes dans un canot de trente-trois pieds de long, un canot de type Rabaska.

Enthousiasmé par ce projet de voyage, Alain explique aux filles :

-Le groupe Jeunal a recruté un nouveau membre, un Français, du nom d' Henri Prévost; c'est un grand amateur d'excursions en canot. Il fait déjà partie d'un autre club de canotage: "Canot du Québec".  Nous sommes bien contents, son expérience nous sera très utile.

Alain continue :

- "Canot du Québec" organise une excursion de fin de semaine. Elle aura lieu à la Fête du Travail, le 4 septembre prochain. Henri nous a convaincus d’y participer. D’après lui, qui est expérimenté dans nos forêts et nos rivières, ce sera une bonne pratique pour le voyage que le groupe Jeunal projette de faire en "Rabaska". Nous avons suivi son conseil et nous y allons.

France ne connaît pas grand chose au canotage, un canot "Rabaska" qu'est-ce-que c'est ? Elle se demande si elle finirait par l'apprendre si elle pouvait aller à leur chalet d'été. Elle envie ce groupe qui organise de belles excursions.

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
1 Oct.  2002

 

 

Retour

Suivant

Accueil