CHAPITRE XX11

DE NOUVELLES CONNAISSANCES

Une fois dans le train, Alain part de l’avant laissant les filles derrière lui; il semble à la recherche de quelqu'un.

Arrivé dans le troisième wagon, il retrouve ses amis. Ils ont pris possession de la place, il y en a qui sont assis sur le plancher. Alain ne perd pas de temps et rejoint ces joyeux lurons qui chantent "Le train du nord" de Félix Leclerc. À la fin de leur chanson, il entonne à son tour "Le petit bonheur", la chanson de Félix qu'il préfère.

France est empêtrée, elle ne sait trop quoi faire, c'est la première fois qu'elle prend un train avec ses skis sur l'épaule. Elle surveille Sylvie et, comme elle, dépose son équipement dans un coin, puis elle s'assoit sur le plancher près de son amie et d'Alain.

Le train arrive tard dans la nuit, mais personne ne dort. Le voyage s'est passé rapidement, plein de chants et de rires. France fatiguée mais heureuse, sort du train aux lumières sombres et se retrouve dans un environnement tout blanc.

La toiture de la petite gare est gonflée par la neige. Sur les branches de sapins, on dirait d'énormes morceaux d'ouate restés cramponnés. Une forêt de conifères encercle le village éclairé par les reflets de la pleine lune. Le décor est féerique!

Émerveillée, France part à la suite de ses amis empruntant un chemin bordé de gros bancs de neige qui les conduit hors du village. Le froid sec la surprend, le vent lui glace les joues et le nez, une chance qu’elle porte sa tuque sur le front il est protégé des attaques du petit nordet. Ses pas crissent sur la neige. Heureusement, le chalet apparaît au bout du chemin; il est temps, ses doigts commencent à geler.

Ils doivent y entrer sur la pointe des pieds; tout est calme. Ceux qui les ont précédés dorment déjà. France suit Sylvie au deuxième étage, l'endroit réservé aux filles. Les garçons ont rejoint leurs quartiers au rez-de-chaussée.

Une petite chambre munie de deux lits simples les attend. Sylvie lui indique un doigt sur la bouche, qu'il vaut mieux se déshabiller et se mettre au lit en silence. Cette première soirée a été éreintante et, à peine couchées, les filles s'endorment.

Au matin suivant, l’odeur de "toast" rôties sur le poêle à bois, effleure leurs narines. Elles s'empressent de descendre déjeuner. Sylvie, la première, entre dans la cuisine:

-Salut les amis, je vous amène une nouvelle recrue!

-Ho! mais qui est donc cette belle fille?

C’est un jeune homme grand et mince comme un fouet qui s’exprime ainsi.

France sent le sang lui monter au visage et ses pommettes devenir rouges, non par le froid cette fois-ci.

La pièce est meublée d'une table de pique-nique autour de laquelle plusieurs personnes prennent leur petit déjeuner. La Petite ne s'attendait pas à y voir tant de monde, tôt le matin. Les garçons en nombre supérieur aux filles, la dévisagent d’une façon curieuse mais chaleureuse.

Alain, heureux de montrer qu'il connaît déjà cette "belle fille", la salue comme une vieille connaissance.

-Allô France, tu as bien dormi hier?

France encore gênée, répond un faible "oui" et s'empresse de se trouver une place à la table, espérant qu'on l'oublie un peu.

Sylvie vient à son secours et raconte comment elles se sont connues.  Une conversation animée s'engage entre la vingtaine de jeunes gens fougueux et pleins d'énergie qui n'attendent que la fin du déjeuner pour sortir leur équipement de ski.

Tel que France l'a désiré, on l'a oublié.

Georges Letendre arrive pour déjeuner, à son tour. France reconnaît celui qu'elle a vu à la télévision dans un reportage sur une expédition en canot. C'est lui qui donne les conférences sur ses voyages, ceux dont la mère de Sylvie apprécie les péripéties.

Grand et gros, il porte une  moustache; il aime se donner un style de vedette de cinéma. Georges a remarqué la petite nouvelle dès son entrée dans la pièce et sans gêne il lui dit:

-Salut la petite, t'es donc bin une belle créature toi!

Il donne aussi un style à son langage.

Sylvie répond à la place de France.

-Elle est peut-être petite comme tu dis Georges, mais vous serez surpris de voir à quel point elle nous suivra sans problème dans nos activités.

-Ha! oui, est-elle capable de faire du ski?  Demande Alain.

France se sent piquée au vif; après tout elle n'est pas si "niaiseuse"  elle élève la voix pour parler à son tour.

-Ben oui, imaginez-vous donc, je fais du ski depuis le début de la saison!

Poursuivant son inquisition, Alain veut tout savoir; il lui demande encore:

-As-tu déjà fait du "cross country"?

-Non, c'est quoi du "cross country"?

Les membres du groupe écoutent la conversation en silence lorsque soudain, le grand mince, appelé Stéphane, qui a hâte de sortir dans la forêt, dit:

-Nous partons après le déjeuner. Nous allons faire une "trail". Si tu viens avec nous, tu sauras ce que c'est que de faire du "cross country"!

Voulant reprendre le monopole de la conversation, monsieur Letendre rappelle le groupe à l'ordre en leur disant:

-N'oublions pas, avant de partir ... on lave la vaisselle!

Georges brandit le torchon de coton qu'il vient de prendre sur l'armoire.

En choeur, ils répondent:

-On le sait, on le sait Georges, c'est toujours la même chose;  jamais tu nous donnes congé de cette vilaine corvée.

Ce rappel les force à accélérer le repas. Le déjeuner se continue sous le signe de la bonne humeur, et la vaisselle est vite expédiée. On se prépare à passer une belle journée de ski à l’auberge de jeunesse.

Ils forment des groupes de quatre. Alain, sûr de lui, demande à France de faire partie de son équipe. Stéphane décide qu'il sera dans le groupe de Sylvie.

La température est magnifique, le soleil les gratifie de ses merveilleux rayons, la neige folle tombée à l’aurore scintille comme des diamants.

France a mis son nouveau parka de ski rouge et son  pantalon noir avec l'élastique sous le pied. Un bandeau de laine blanc posé sur ses cheveux bruns, lui cache les oreilles. Pour une fois, elle est fière de son apparence.

Alain est le premier à poser ses bottines sur ses skis. France se prépare à faire la même chose lorsqu'Alain qui l’observe, lui dit:

-Attends la petite, je vais te montrer comment tu dois fixer tes skis. N'oublie pas, on fait "une trail";  cela veut dire que l'on doit marcher, monter des pentes et aussi, se laisser glisser de temps à autres. C'est pas tout à fait la même chose que du ski alpin, et il y a une façon différente d'arranger ses skis.

Il prend un de ses skis, tire sur le harnais de métal pour le sortir des agrafes de chaque côté, là où l'on pose le pied.

-Comme ça, ce sera plus facile; ton talon pourra se soulever du ski pour la marche. Tu comprends maintenant?

-Heu! oui je pense, répond France un peu surprise de voir à quel point il est empressé. 

 -Tu sais, il se fait maintenant des skis spécialement pour le cross country. Avec des skis comme ça, c'est plus lourd, mais on y arrive quand même. On appelle cela faire du ski de fond maintenant, ou, du ski de randonnée.

France reprend possession de ses skis et les chausse. Tout le monde est prêt; ils partent sur le sentier.

Au départ, elle a un peu de difficulté à s'adapter à leur cadence. Mais, compréhensifs, ils ralentissent et elle peut les  suivre.

L'heure du lunch arrive.  Pour quelques-uns, c'est la seule raison valable pour justifier un arrêt. Les bâtons de ski sont plantés dans la neige. On retire des sacs à dos ce qu'il faut pour se nourrir en vitesse, sans s'alourdir .

Alain a  apporté tout ce qu'il faut, lui aussi, pour manger. Il a en plus apporté de la boisson!

-Juste pour se réchauffer, dit-il en tendant le petit flacon à France.

Un peu gênée de refuser, elle accepte. Le goût ressemble à s'y méprendre au "caribou" de son père. Comme autrefois, elle s'étouffe en l'avalant.

-Étouffe-toi pas France, il y en a encore.

Alain n'a pas la même réaction que Xavier. Il lui avait recommandé de boire lentement sinon il lui enlèverait son verre.

France se sent réchauffée, et désireuse de continuer la route...avec Alain. Stéphane et Sylvie prennent un peu d'avance, laissant France et Alain derrière eux.

-France, tu sembles avoir de la misère; es-tu fatiguée?

France commence à tirer de la patte. Il est déjà trois heures trente et Alain lui a expliqué qu'ils ont encore un bon bout de chemin à faire.

-Oui, je suis un peu fatiguée. C'est la première fois que je marche si longtemps avec des skis.

France c'est arrêtée près d'Alain. Son sourire, ses joues rougies par le froid, ses yeux moqueurs ... il s'occupe d'elle avec affabilité depuis le début de la randonnée. Elle le trouve très séduisant.

Il s'approche plus près, passe son bras autour de sa taille et se penche pour l'embrasser. France décontenancée, recule. Alain offusqué, si peu habitué qu'on lui refuse un baiser, lui dit:

-Qu'est ce qu'il y a, tu n'as jamais embrassé un garçon je suppose?

France ne croit pas nécessaire de lui expliquer qu'elle n’a pas encore oublié Marc, et qu'elle est incapable d'embrasser un autre garçon. Elle se trouve sur le haut d'une pente, et, pour éviter d'autres commentaires, elle se laisse glisser et se retrouve en bas de la côte près de Sylvie qui jase avec Stéphane.

Lorsqu'Alain les rejoint, il ne dit rien et, à toute vitesse, les dépasse et il se retrouve à la tête du groupe.

La noirceur arrive lorsqu'ils atteignent enfin l'auberge réservée. Alain est déjà sur les lieux afin de voir à ce que tout soit prêt pour la fondue au fromage, prévue pour le repas.

France est affamée mais elle est à bout de souffle et veut se reposer un peu avant de manger; son amie Sylvie, plus en forme, lui dit:

-Nous avons une chambre pour nous deux là haut, tu peux y aller si tu veux, moi je ne suis pas trop fatiguée, je jaserai avec Stéphane  près du feu de foyer.

Morte de fatigue, elle monte et se retrouve seule dans la petite chambre. Elle laisse tomber son sac à dos sur le plancher, et enlève son pantalon. Elle garde sa combinaison de laine rouge, son chandail de coton noir et ses chaussons gris qui la tiendront au chaud. Elle se laisse choir sur le lit invitant. Engourdie par la chaleur, elle tombe vite endormie.

France rêve, rêve à Marc; il est près d'elle, lui caresse les oreilles, lui flatte doucement les jambes, lui enlève ses bas de laine, frôle à peine ses pieds, lui murmure des mot doux, des mots d'amour!

-France, tu es belle! Elle rêve qu'il soulève son chandail, introduit sa main sous sa combinaison, sa main chaude, sa main douce, de plus en plus douce, dans un demi sommeil, elle ouvre à peine les paupières et croit reconnaître ...Alain!

Il est agenouillé près de son lit, la tête posée sur sa poitrine; sa main a rejoint son ventre, ses attouchements sont sensuels. Elle n'ose pas bouger, elle le laisse faire. Il lui dit:

-France tu as un beau petit ventre doux ... laisse-moi m'allonger près de toi.

Elle se tasse lentement. Il se couche près d'elle et descend sa tête tout doucement et l'embrasse sous son chandail.

France, subjuguée par ses caresses, se sent prête à lui céder. Sa gorge est devenue sèche, et n'émet que des petits bruits de jouissance. Elle attire de ses mains son cou espérant qu'il se rapproche encore, ses mains glissent le long de son dos, rejoignant ses reins, ses ongles s'agrippent à lui ... soudain, sa conscience s'éveille et elle réagit. Elle le repousse, se lève et fâchée, lui dit:

-Que fais-tu dans ma chambre? Vas-t-en et laisse-moi tranquille!

-Ok Ok ! Fâches-toi pas France. Je croyais que tu aimais cela! Tu ne dis plus rien, bon, j'ai compris, je m'en vais!

Alain sort de la pièce et claque la porte.

France est fâchée et honteuse; fâchée de comprendre qu'elle oublie Marc. Fâchée de s'être laissée prendre si facilement; fâchée aussi qu'il soit parti, que les caresses soient finies! Honteuse d'avoir laissé un garçon la toucher intimement.

Elle se rhabille en vitesse et descend rejoindre Sylvie déjà installée à la table devant un bol fumant de fromage fondu. Elle évite de lui raconter son aventure avec son frère. Elle oublie ses remords et met toutes ses énergies à combler sa gourmandise éveillée devant tous ces petits croûtons de pains blancs, qui ne demandent qu'à se revêtir de fromage suisse avant d'être mangés.

Le repas est déjà commencé lorsqu'enfin Alain vient les rejoindre. Il est accompagné de Henriette et tous les deux semblent bien s'amuser ensemble.  Pendant tout le temps où France a profité du délicieux repas, ainsi que de la soirée animée avec les autres membres du groupe près du feu de foyer, Alain se tient près de Henriette.

Lorsque France revient à la maison le dimanche, son père n'y est pas encore. Elle sait bien que tous les deux doivent s'expliquer, un jour, si elle veut continuer à faire du ski en fin de semaine. Sa mère est gagnée à sa cause et elle a une nouvelle amie. Il ne reste à France qu'à convaincre son père, chose qui ne devrait pas tarder...

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
27  Sept.  2002