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CHAPITRE XX1 LES ANNÉES PASSENT Alex et Tamy sont heureux dans leur petit logement. Ils viennent de moins en moins souvent à la maison des parents. France ne peut compter sur son frère pour l'aider à oublier sa peine d’amour. Carole vient d'avoir dix-sept ans, et déjà elle commence à travailler à l'extérieur. France ne peut lui confier son chagrin. Elle-même; elle a dû abandonner son projet de devenir maîtresse d'école, son père lui a trouvé un travail au ministère des communications, pour le gouvernement provincial, sans qu'elle lui ait manifesté le désir de joindre le rang des travailleurs. Lyne qui n'a que quatorze ans, trouve ses soeurs chanceuses de travailler et elle a bien hâte de faire comme elles. Après l'école, elle prend la relève auprès de maman. Son bon caractère sème la gaieté dans la maison. Lorsque Carole et France arrivent fatiguées de travailler, elle trouve toujours le moyen de les faire rire. France préfère ne pas l’attrister avec sa déception amoureuse. À onze ans, Serge est trop jeune pour que France lui confie ses expériences de vie. Seul garçon parmi cinq filles, il trouve refuge dans ses livres. Il est studieux, ce qui rend Xavier bien fier de son cadet. Il lui laissera la chance de terminer ses études. Xavier croit important pour Serge de bien préparer son avenir. Brigitte fête ses cinq ans et déjà des projets lui trottent dans la tête. Elle rêve de devenir ballerine. Elle demande souvent à sa grande soeur de l'amener jouer au parc avec Stéphanie, le bébé d'un an et demie. Cela aide France à oublier Marc. France ne peut non plus se confier à son père. Il est préoccupé à essayer de "joindre les deux bouts". Le manque d'argent continue d'être un sujet de mésentente entre lui et son épouse. Découragé, Xavier ne voit qu'une solution pour régler son problème. Essayer de vendre sa maison. Avec le profit qu'il espère en tirer, il compte payer ses dettes et recommencer à neuf. Pour faire accepter son projet par Hélène, il lui promet d'acheter une automobile. Malgré l'appréhension du déménagement, l’achat d’une voiture et un nouveau logement plaisent à Hélène. Ils ont aménagé à Cartierville; c’est presque la banlieue de Montréal. Le voisinage abrite des commerces familiers tels le Parc Belmont; Chez Rose, magasin à rayons où Xavier achète leurs souliers; l'atelier Hade de réparation de bicyclettes. L'adaptation à ce nouveau quartier se révèle facile. Le départ de Notre-Dame-du-Bois-Franc a été pénible pour la famille qui y a habité pendant quinze ans. Les enfants ont quitté leurs amis et Hélène perd sa maison. De propriétaire, elle devient locataire avec six enfants et cela l'inquiète un peu. La rivière des prairies est à peine dégelée lorsque la famille s'installe sur la rue Laviolette près du cours d'eau. Ils sont les premiers locataires de ce nouveau duplex. Alex a décidé lui aussi de déménager sur la même rue que ses parents. Comme il l'avait planifié, Xavier a payé ses créanciers et s'est acheté une automobile Chevrolet, mais cela n'a pas réussi à lui redonner courage. France comprend qu'il a beaucoup de peine lorsqu’elle le surprend isolé du reste de la famille, seul dans sa détresse. Elle ne peut tolérer de le voir inquiet. -Papa...tu sembles triste, qu'est-ce qu'il y a, pourquoi tu pleures ? Xavier avoue à sa fille : -Je ne suis qu'un bon à rien, j'avais réussi à vous acheter une maison et je l'ai vendue. Je devais trop d'argent à tout le monde. Je n'ai jamais rien possédé de ma vie, je n'ai jamais rien réussi. France s' approche de son père, l'entoure de ses bras pour le réconforter. Elle a toujours eu peur de lui, mais pour l'instant, il lui paraît vulnérable. -Papa...tu as réussi une chose importante dans ta vie; tu as eu sept enfants, tous en santé. Tu nous as donné la vie ! Ce n'est pas de ta faute, si tu as été obligé de la vendre ta maison; tu avais des dettes à cause de nous, à cause aussi de la maladie de maman. Toutes ces dépenses pour ta famille et tu ne gagnes pas un gros salaire. Tu as commencé à travailler jeune et tu n'as pas eu de père comme nous avons eu la chance d'en avoir. Tout ce que nous avons, papa, tu as travaillé seul pour nous l'offrir. Papa nous t'aimons tous, ne sois pas découragé, cela me peine beaucoup. Xavier sourit à sa fille, et la serre contre son coeur. - France tu parles comme une grande personne. Je sais qu'un jour tu seras notre bâton de vieillesse. Tu dis des paroles très réconfortantes et je t'en remercie. L'éducation que je vous ai donnée à porté fruit et, tu me fais comprendre que je possède la plus grande richesse au monde. J'ai de bons enfants ! Va, maintenant je crois que ça ira. France sait que son père l'aime, même si un jour il a utilisé de gros mots à son endroit. Elle comprend maintenant; le désespoir fait dire des choses irréfléchies. Cet événement lui permet d'oublier son propre chagrin. Elle fera sa part pour aider son père à passer au travers de ses difficultés financières. Elle cherchera un emploi plus payant et lui donnera une plus grosse pension. Quelques jours après, France se trouve un emploi plus rémunérateur avec une compagnie d'assurance, toujours sur la rue St-Jacques. Carole travaille aussi dans le centre ville et toutes deux voyagent ensemble par le petit train électrique qui passe dans le tunnel sous le Mont-Royal. Depuis qu'elles sont dans la même situation, elles se comprennent mieux et sont devenues des amies. Leur chicanes d'enfants sont chose du passé. La vivacité de Carole secoue France, toujours morose depuis sa peine d'amour. L'été elles jouent au tennis (avec difficulté) et, l'hiver, le ski occupe leurs loisirs. Ces activités sportives aident France à retrouver son poids idéal. Son tour de taille demeure sa préoccupation première. Les deux soeurs se joignent à un groupe mixte appelé "Les Chevaliers Sportifs". Le samedi, elles partent en autobus, dans les Laurentides vers les pentes de ski. Le soir, l'autobus du groupe s'arrête dans les villages et la soirée se termine dans une boîte de nuit ! Leurs parents ignorent ce détail du voyage. Toutes les deux, sans se consulter, gardent le silence sur cet après-ski où il est possible de faire de nouvelles conquêtes. Carole fait la connaissance de François. Beau garçon aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Malgré sa timidité, il a une belle personnalité et Carole semble être bien en sa compagnie. Il l'accompagne maintenant à chaque soirée dansante organisée par le club sportif. Ils sortent de plus en plus souvent ensemble, et Carole se rend à son travail en même temps que "son" François. Carole est partie plus tôt avec François. France se retrouve au milieu d'autres personnes qui piétinent pour se réchauffer les pieds. Le froid est glacial ce matin et le petit abri de la gare de Cartierville ne peut accueillir les retardataires qui doivent rester à l'extérieur, recroquevillés contre la rafale, dans l'attente du train électrique. -Allô ! Tu prends le train souvent toi aussi. Il me semble que je t'y voie à chaque matin ? France se retourne vers cette fille qu'elle ne connaît pas et qui lui adresse la parole. -Oui, c'est vrai, je prends le train tous les matins pour aller travailler. -Moi aussi, dit la fille; on pourrait bien s'asseoir ensemble, on reste dans le même coin et on voyage à la même heure. -Ha oui, où restes-tu ? lui demande France. -Seulement quelques rues plus loin. La rue St-Césaire, tu connais ? À l'instant même, elles se font bousculer par la foule qui se presse autour d'elles. Le train fait son entrée en gare. Les portes ouvertes du wagon invitent les passagers gelés. Ils s'engouffrent rapidement vers la chaleur, entraînant les jeunes filles avec eux. Elles se retrouvent l'une et l'autre assisse sur le même banc. Le train roule depuis un bout de temps et elles n'ont pas repris la conversation entamée sur le quai de la gare. Sylvie assise, dépasse de beaucoup les épaules de la petite. -Elle doit bien mesurer cinq pieds sept pouces. Les petites taches de rousseur qui lui couvrent le visage, font ressortir la couleur bleue de ses yeux. Trop timide pour lui adresser la parole, France observe sa voisine en silence. La jeune fille se décide à lui demander : -Cela se peut-il que je t'aie vu dans le nord à faire du ski ? Elle n'obtient pas de réponse; aucunement découragée, elle continue : -Je m'appelle Sylvie Durant, j'ai dix-sept ans et je travaille sur la rue Notre-Dame, et j'aime bien faire du ski. France hésite; devrait-elle répondre à cette curieuse? Après tout, c'est une inconnue. Sans attendre, Sylvie continue : -Je fais partie d'un groupe de jeunes, qui font du ski dans les Laurentides, je croyais t'y avoir vu. Nous partons chaque fin de semaine, du vendredi soir au dimanche soir. Le camp est situé à Val David. On s'amuse beaucoup, on fait du ski alpin et du "cross country". France ne lui parle toujours pas, Sylvie essaye de l'intéresser : -Tu aimerais ça venir avec nous faire du ski ? Nous cherchons des nouveaux membres pour notre groupe. France est bien tentée de lui répondre, d'autant plus qu'elle commence à trouver intéressant ce qu'elle lui raconte. "Passer une fin de semaine dans le nord ?" Hum. Ses parents n’accepteraient certainement pas cela ! Enfin voyons de quoi il s'agit. -C'est sûr que j'aimerais ça ! Ta mère te laisse aller, toi ? -Bien oui. Elle connaît Georges Letendre, tu sais, celui qui donne des conférences dans notre paroisse. Peut-être tu l'as déjà vu à la télévision. Il raconte ses voyages. Ma mère a assisté à ses conférences et elle lui fait bien confiance. C'est lui le responsable du chalet. Mon frère Alain est aussi un de ceux qui s'occupent des jeunes dans notre groupe; cela rassure ma mère de savoir qu'il est là avec moi. Tout en parlant, elle dévisage France, et cela la rend mal à l'aise. "Elle doit sûrement trouver que je suis petite. Peut-être aussi un peu grosse. Je n'aurais pas dû mettre ce vieux manteau noir". France, préoccupée par son apparence, prend du temps à lui répondre. Elle replace ses cheveux derrière ses oreilles, et finit par dire : -J'aimerais bien ça y aller, surtout que ma soeur Carole s'est fait un "chum" et depuis nous sortons moins souvent ensemble. -Tu as une soeur ? -Non, j'en ai quatre. Carole est plus près de moi. Avant, nous voyagions ensemble. Elle travaille aussi sur la rue St-Jacques. Mais depuis qu'elle fréquente François, elle ne prend plus le train avec moi. Elle a changé son horaire de travail pour voyager avec son ami. -Ha bon. Tu es chanceuse, quatre soeurs. Moi je suis fille unique. J'ai trois frères, mais ce n'est pas tout à fait pareil. Le train arrive à destination, mettant fin à leur conversation. Elles se lèvent et se promettent de se revoir le lendemain matin. Ce vendredi matin, France est arrivée plus tôt que de coutume à la station. Elle rencontre Sylvie, tous les jours, depuis trois semaines déjà. -Elle retarde. France regarde sa montre et désespère de voir apparaître son amie. Le train est rendu à la gare mais toujours pas de Sylvie. France a le pied sur la marche lorsqu'elle la voit qui arrive en courant avec ses skis sur l'épaule. -Salut France. Ouf ! Je suis arrivée juste à temps ! -Oui, mais où vas-tu avec tes skis ce matin ? Et elle ajoute en criant: dépêche-toi de monter, le train va partir ! Sylvie monte à sa suite. -Je dois apporter mes skis chez Raymond Lanctot pour faire poser une bordure de métal, tu sais, un "ski edge" comme ils disent en anglais. Je n'ai pas le choix, il fallait que j'aille les porter avant d'entrer au travail. En finissant je pourrai les reprendre. -Ce soir, nous partons pour le Nord à huit heures; mon frère vient aussi. As-tu enfin demandé à ta mère pour venir avec nous ? -Oui, mais maman dit que c'est mon père qui doit me donner la permission et je n'ai pas osé lui demander encore. -Bon, la semaine prochaine j'irai chez toi et j'expliquerai à ton père ce qu'est le groupe "Jeunal". S'il ne veut pas comprendre, je demanderai à ma mère de téléphoner chez toi pour parler de notre groupe. -Je t'appellerai lundi à ton retour du nord. -J'aimerais bien ça si tu faisais cela. "Bois de Boulogne". Sylvie lui a dit le nom de la station où elles doivent se rencontrer. Par la vitre de l'autobus 69, France ne voit que des flocons de neige virevolter au gré du vent. L'autobus traverse les rails d'un chemin de fer, la gare doit être tout près. France descend à l'arrêt suivant en même temps que d'autres skieurs. Elle les suit jusqu'au coin de la rue et aperçoit à travers la poudrerie, les lumières de la gare. Sylvie est déjà arrivée. Elle agite la main dans sa direction. Son frère Alain doit venir les rejoindre pour sept heures trente. France est curieuse de le voir et elle est excitée: est-ce vraiment elle qui se prépare à prendre le train ? C'est presqu'incroyable, sa mère a accepté de la laisser partir pour la fin de semaine ! Cependant, madame Durand a dû téléphoner à Hélène et la convaincre que ce sont de bons jeunes gens, et que son garçon Alain s'occupera de surveiller les jeunes filles. -Heureusement, papa travaille ce soir et je n'ai pas eu à lui demander la permission de monter dans le nord. France espère qu'à son retour dimanche, Xavier sera encore à son travail, et qu'elle n'aura pas à lui fournir d'explication. France a rejoint son amie et la salue lorsqu'elles entendent quelqu'un crier. -Sylvie, Sylvie. Le garçon s'approche d'un pas rapide et décidé. Le frère de Sylvie est vêtu d'un pantalon de velours et chaussé de petites bottes de cuir lassé. On lui donne à peu près vingt ans. À cause de son habillement, on dirait un coureur des bois. -On est là Alain ! Sylvie agite les bras. -Bonjours les filles, ha ! C'est toi la nouvelle amie de ma soeur ? Elle me parle souvent de France. Il a un regard coquin et ne semble pas du tout intimidé, il a même l'air plutôt effronté. -Oui, et toi tu es son frère j'imagine ? Répond France un peu gênée. -C'est ça. C'est la première fois que tu viens à Jeunal? -Oui et j'ai bien hâte de voir ça. -T'as besoin d'être sage. Tu sais, ma mère m'a raconté que je suis sensé vous surveiller, ha ha ha! Il a dit cela en la taquinant. France commence à avoir des doutes, il ne semble pas avoir un caractère de chaperon, bien au contraire. Voyant le train arrivé, ils se préparent à y monter.
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Cette page a été mise à jour le 23 Sept. 2002 |
