CHAPITRE XX

LA TRAHISON

Marc est déçu et fâché d’apprendre que sa "blonde" ne peut venir avec lui à la fête de son club de ski, qui a lieu dans les Laurentides. Il lui dit qu'il ira à son party même s'il doit y aller seul.

Elle n’est pas invitée chez madame Defroy durant son absence pour la fin de semaine. France est inquiète de sa réaction, mais, se dit-elle, la semaine prochaine tout sera oublié et tout redeviendra comme avant entre nous.

Cela fait environ deux heures qu’elle a parlé à Marc. Il quittait pour le nord. Il était froid au téléphone mais ne semblait pas trop déçu de partir seul.

Il fait chaud en ce soir de mai. France est venue sur la galerie pour prendre un peu d'air.  Son esprit accompagne Marc: maintenant, il devrait être arrivé à St-Sauveur. Si maman m'avait permis d'y aller, on aurait eu beaucoup de plaisir ensemble.

La vue d’une auto qui avance sur la rue interrompt ses pensées.

-On dirait la voiture de Marc. Voyons ça ne se peut pas; qu'est-ce-que je dis, il est rendu dans le Nord?  Pourtant, cette voiture ressemble beaucoup à la sienne. Aurait-il changé  d'idée? Gageons qu'il vient me voir au lieu d'aller à son party. Sapré Marc, il voulait me faire une surprise!

La petite Volkswagen noire est rendue devant sa maison mais... elle ne s'arrête pas, elle continue son chemin un peu plus loin.

-Qui est cet homme qui sort de l'auto? ...c'est incroyable ! Je me fais des idées, je rêve...!

Dans la noirceur, elle croit le reconnaître et il se dirige chez  les Trudel.

France, incrédule, plisse les yeux, elle est certaine que c'est Marc.

Elle s'avance tout près de la rue et figée, abasourdie, observe ce qui se passe de l’autre côté chez son amie Sylvette.

Sylvette et France ne se fréquentent plus depuis longtemps déjà. Il y avait trop de rivalité entre elles. Sylvette a vieilli plus vite que France, elle a porté des talons hauts bien avant France et elle se maquille à outrance depuis déjà quelques années. Somme toute, elle sont devenues différentes et leurs rapports se résument à se saluer lorsqu'elles se rencontrent.

France est tirée de sa torpeur. Il y a de la lumière à la porte des Trudel.

-Ha! Misère, Marc entre chez Sylvette. Marc, tu as demandé à mon amie d'enfance de t'accompagner!  Comment as-tu osé? Tu m'as trahie!

- Je savais que tu la connaissais depuis que je te l'avais présentée, mais je n’ai jamais osé penser que tu lui demanderais de t’accompagner dans le Nord, à ma place!

France aveuglée par la haine qu'elle ressent envers Sylvette, par sa déception de Marc et poussée par la colère, rentre en courant dans la maison. Elle monte rapidement à sa chambre avec l'idée de trouver un moyen de se venger tout de suite.

Elle redescend, rouge de colère, elle porte d'une main un pinceau de peinture à l'eau et de l'autre les couleurs que son petit frère Serge a laissé traîner sur son bureau. Elle traverse la rue en hâte avant que Marc revienne avec Sylvette, et s'approche de la Volkswagen noire.

Elle trempe le gros pinceau encore mouillé dans la peinture rouge, demeurée humide et ramollie à cause de son utilisation récente, et en vitesse trace ces mots en grosses lettres sur la voiture noire.

TRAÎTRE

Ces mots lui rappellent ceux qu’elle a entendus lorsque son père l'a traitée de "paresseuse". Ces mots qui l'ont blessée, et lui on fait tellement de mal. Elle espère blesser Sylvette aussi profondément qu'elle l'a été.

France n'attend même pas de voir le résultat de son méfait. Elle contourne la voiture et se sauve vers la maison.

Sa rage calmée, mais non sa peine, le coeur en compote, elle se réfugie dans sa chambre et se jette la figure dans son oreiller pour étouffer ses pleurs.

Le lendemain et le surlendemain, elle n'a aucune nouvelle de Marc. Elle s'inquiète et regrette déjà son action malveillante.

Soir après soir, elle reste près du téléphone à attendre.

-Si au moins je pouvais lui téléphoner! Cela ne se fait pas. Une fille n'appelle pas un garçon.

- Sylvette doit certainement avoir vu l'insulte que je lui ai écrite. C'est sûr qu'elle doit m'en vouloir.Tant pis pour elle!  L'hypocrite, elle le mérite!

Le cinquième soir, Marc téléphone enfin.

Il lui annonce qu'il s'est inscrit à des cours de comptabilité et qu'il est occupé à son travail ces jours-ci. Il ne lui parle pas de son "party" et France n'ose pas lui faire de reproche et garde pour elle ce qu'elle a découvert de si douloureux. Elle craint d'avoir été un peu trop loin et espère maintenant que son amoureux ne lui en veut pas d'avoir accompli cette mauvaise action. Elle est amoureuse et n'y voit pas clair, elle est prête à tout pardonner. Elle se sent si petite.

-France ...on se voit samedi, j'aimerais te parler. 

-On ne se voit pas avant samedi? Marc on peut se parler maintenant, qu'as-tu à me dire?      

-Ha bien... j'aime mieux t'expliquer de vive voix. Tu viendras, ma mère t'invite à souper. Je ne peux te parler longtemps, j'ai de l'étude à faire.

France a la gorge serrée par l'émotion.

-Il y a quelque chose qui cloche.

Ce n’est pas normal. Juste quelques mots et ils ne se verront pas avant samedi. Marc semblait  distant.  Probablement que ce sont ses études qui le préoccupent.

France est arrivée depuis 5 minutes, Marc est venu la chercher. Elle le trouve bizarre, il ne lui a presque pas parlé dans l'auto, et cela l'inquiète. Elle n'a pas le temps d'être seule avec lui, déjà Mme Defroy, embarrassée, les invite à passer à table.

Le souper se déroule bien mais  l'atmosphère est lourde, une situation inconnue chez Madame Defroy. Le repas terminé, Marc l'invite à venir au salon.

-Marc qu'est-ce qu'il y a, tu n'es pas comme d'habitude.

Marc prend du temps à répondre, il se tient à distance de France, il la regarde et dit:

-Il n'y a rien... ha! et puis oui, je veux t'expliquer... il y a quelque chose que je dois te dire et...

Il se lève d'un bond et s'approche d'elle, il la prend par les épaules.

-France... tu es une bonne amie, mais vois-tu....

Elle soupçonne que quelque chose ne va pas. Mais ne peut s'imaginer ce qu'il veut lui dire. Elle lui coupe la parole.

-Quoi tu veux que l'on se voie moins souvent, à cause de tes cours?

-Non non, France, ce n'est pas cela. Depuis un an que nous sortons ensemble, il faut songer à notre avenir et comme je ne suis pas assez sûr de t'aimer pour te marier...

France le regarde, surprise, elle ne comprend pas encore, elle ne veut pas comprendre, elle veut croire qu'il l'aime autant qu'elle l'aime.

Elle ne répond pas mais sa gorge se tord et les larmes lui montent aux yeux.

Il y a un long moment de silence et Marc reprend froidement:

-France, je crois que l'on devrait se quitter pour de bon.

-Marc...pourquoi?

-Tout d'abord je ne veux pas te faire perdre ton temps, tu pourrais trouver quelqu'un qui t'aimera pour la vie. Tu es gentille, tu es "cute" et tu mérites quelqu'un de bien.

-Ensuite, c'est vrai que les cours où je me suis inscrit le soir, me tiendront très occupé.

Atterrée par cette révélation, elle éclate en sanglots, attirant madame Defroy au salon. Voyant ce qui se passe, elle dit  à Marc :

-Tu devrais ramener la petite chez elle maintenant, elle est trop triste pour rester ici plus longtemps.

France comprend que Mme Defroy est déjà au courant des projets de son fils et, d'un mouvement impulsif, elle s'esquive pour aller prendre sa veste de laine dans la garde robe. Marc la suit en prenant son manteau et tous les deux sortent de la maison.

Assise, se tenant recroquevillée, France demeure silencieuse pendant que Marc la reconduit en voiture chez elle.

-Voilà France tu es chez toi, et laconiquement, il ajoute : essaye de m'oublier.

France ne répond rien, elle ouvre la porte de l'auto, regarde Marc en pleurant et espère qu'il regrette déjà sa décision. Il baisse la tête et s'abstient de parler.

Elle est anéantie par ce qu'elle vient d'apprendre, comment fera-t-elle pour vivre sans Marc ! Comment ne s'est-elle aperçue de rien ? Ce peut-il qu'elle ait été seule à aimer ? Toute l'année elle n'a rêvée que de Marc ! Pourquoi ?

Il était son premier amour et maintenant, comment savoir de quelle façon on vit avec sa première peine d'amour ?

Son désespoir la garde éveillé une grande partie de la nuit.

À l'aurore, France se lève, elle ne veut pas voir sa mère ce matin. Elle n'aimait pas Marc... surtout le père de Marc. Elle se dirait triste pour France, elle lui dirait sans doute : " Vaut mieux un petit chagrin maintenant qu'un plus gros la vie durant ".

Sur la pointe des pieds elle quitte la maison endormie et elle marche. Elle se sent misérable et abandonnée. Peut-être n'est-elle pas assez jolie ? C'est vrai aussi qu'elle a recommencé à prendre du poids. Elle s'en veut, c'est de sa faute si Marc ne l'aime plus. Peut-être est-il fâché depuis son party à St-Sauveur ?

Les idées noires ne finissent plus de surgir dans sa tête. Elle n'est pas préparée à cela, elle se croit seule au monde avec son désespoir.

Au lever du soleil, elle se retrouve sur le chemin du Bois-Franc, près de la piste d'atterrissage de Canadair, là où les avions nouvellement construits font leur premier essai de vol.

L'apparition d'un fermier sur la route la ramène à la réalité, et voulant éviter de rencontrer l'homme et ses vaches qui approchent, comme une automate elle fait demi-tour pour revenir vers la maison.

Au même instant, un avion décolle vers de nouveaux cieux...

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
18  Sept.  2002