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CHAPITRE XV1 SEIZE ANS- AU- TRAVAIL Au petites heures du matin elle a pris une décision. Elle prouvera à son père qu'elle n'est pas "une paresseuse", elle lui prouvera qu'elle est capable de se trouver du travail, qu'elle est intelligente, et qu'elle peut se débrouiller seule. On dit que la nuit porte conseil, mais cela n'a aucunement changé les intentions de France, elle a décidé de ce qu'il lui faut faire dès ce matin. La Patrie à la main, silencieuse, elle s'assoit à la table, près de sa soeur Brigitte. Le bébé attrape son journal et en déchire un petit morceau. D'un geste machinal, France enlève le papier froissé resté dans la main fermée de sa jeune soeur, à l'instant même où sa mère entre dans la cuisine, France lui demande: -Maman, tu veux t'occuper de Brigitte le temps que je lise le journal, ensuite je la ferai manger? -Oui France, qu'est-ce que tu lis? Demande sa mère en tirant la chaise haute du bébé vers elle. Elle trouve sa fille empressée de lire ce matin, elle qui d'habitude, aime bien s'amuser avec Brigitte en se levant. "Elle a déjà revêtu sa robe de maison, chaussé ses bas courts et elle porte ses souliers à talon plat, mais elle semble encore trop endormie pour que je lui explique. France songe à ce qu'elle a entendu par le "carreau" la veille, et répond à sa mère: -Ha... rien d'important, je regarde les annonces. Elle baisse la vue vers son journal. Elle a pleuré et veut éviter de montrer ses yeux rougis à Hélène.Elle n'a pas envie de donner à sa mère la raison de son chagrin. Elle prendra sûrement la part de son père en lui disant qu'il ne se souvient même pas ce qu'il a dit, il était fatigué et il a mal réagi à l'effet de la bière. Elle ajouterait qu'elle s'en fait pour rien. Reprenant sa lecture, France regarde avec attention les petites annonces les unes après les autres, déterminée à se trouver du travail. "Jeune fille demandée, sans expérience, pour dactylographier des polices d'assurance." -Tiens, celle-ci ne demande pas d'anglais. Se dit-elle. Sa décision est prise. C'est une toute petite rue derrière l'église Notre Dame, elle porte le nom de St-Nicolas. France se retrouve devant une bâtisse haute d'une dizaine d'étages. Elle a convaincu Hélène, sans trop de difficulté, de la laisser aller travailler à l'extérieur, lui disant que maintenant elle peut compter sur ses autres filles pour l'aider et que sa santé va un peu mieux, sans oublier de lui souligner que son père a besoin d'aide financière. (Elle a retenue la leçon apprise de son frère.) Même si France a omis volontairement de lui raconter ce qui a subitement motivé sa décision, elle sait que sa mère acceptera, afin de se conformer au désir de son mari. France a revêtu sa blouse blanche à manches longues et sa jupe grise de ligne "A" dont la longueur s'arrête sous le genou. Cela lui paraît de circonstance. Elle a enfilé ses bas de nylon dont la ligne est bien centrée sur l'arrière de ses jambes. Elle a chaussé ses souliers de cuir verni à talon haut. Ainsi vêtue, elle fait plus jeune fille de bureau, croît-elle. Ce matin, en pensant qu'elle s'en allait chercher du travail, elle a eu de la difficulté à coiffer ses cheveux courts; mais elle a bien réussi ses deux petites bouclettes en forme de six sur le front et le résultat la satisfait. Voilà, elle est rendue près du but. Pourquoi hésiter à entrer au 410 publié dans les annonces classées de la Patrie d'hier? Elle se trouve bien à la bonne place, alors pourquoi? France a très peur.Elle est complètement dépaysée dans cette partie de la ville. Elle a envie de fuir cet endroit. Tout est si nouveau, les grandes bâtisses, la foule pressée, le bruit de klaxons, des voitures plus nombreuses que sur la rue de La Place au Wartime Housing. Plus fort que ses hésitations, le défi qu'elle s'est donné la force à agir. TRAVAILLER, se trouver seule du travail! PROUVER à son père qu'elle n'est pas une "paresseuse"! ESSAYER de reprendre confiance en elle! Surmontant ses craintes, France se décide à entrer dans l'immeuble. Un groupe de jeunes filles arrivent au même instant, la bousculent et la traînent avec elles. Elle se retrouve à l'intérieur plus vite qu'elle pensait.Toutes s'engouffrent dans cet appareil de transport à la verticale. -Which storey Miss? La fille, habillée d'un tailleur rouge-vin avec casquette de la même couleur, dévisage France; elle attend sa réponse. Intimidée, inquiète de son premier "voyage" en ascenseur, elle n'est pas certaine que c'est bien à elle qu'on s'adresse. Elle n'a pas bien compris ce que l'anglaise a dit..."story" elle parle d'histoire? Elle reste muette d'étonnement devant la conductrice. -Elle te demande à qu'elle étage tu vas! Près d'elle se tient une grande fille blonde entrée en même temps que les autres. Elle a compris ce que France ne comprend pas et elle semble pressée de monter; elle traduit pour la petite, afin que l’opératrice démarre l’ascenseur. -On m'a donné rendez-vous au septième étage, répond France. -She is going on te seventh floor Miss. -Ok! Tank you. L'ascenseur se met en marche de même que le babillage des filles demeurées silencieuses jusqu'à présent. France ne comprend presque rien à leur conversation, elles parlent anglais. -Papa avait peut-être raison. Sans anglais, me sera-t-il possible de travailler? Elle doute de ses connaissances. -Seventh floor! Annonçe la fille au costume rouge-vin. Il est temps, France se sent entassée et commence à suffoquer. Elle quitte rapidement l'ascenseur avec l'impression qu'on la suit et qu'on se rend toutes au même endroit. Canadian Insurance Association. C'est écrit sur la vitre givrée de la porte. Elle entre, car c'est bien le nom de la compagnie qu'on lui a donné au téléphone. Nerveuse, France s'avance lentement vers la fille assise au bureau de la réception. Celle-ci se lève, se penche vers elle, et lui tend la main. -Good morning Miss. Do you have an appointment? France comprend cette fois, elle utilise les quelques mots d'anglais qu'elle connaît pour lui répondre: -Yes, I come to see madame Simpsons pour nine o'clok. La réceptionniste la regarde, surprise de son accent français; elle se demande ce qu'elle vient faire ici, celle-là. Elle observe France quelques minutes et se décide enfin à lui demander de la suivre. Elle part comme un coup de vent, France la suit. Son entrée dans une nouvelle pièce provoque un mouvement de curiosité parmi le personnel. Gênée, elle se faufile en vitesse, guidée par la jeune fille dans un étroit couloir, jusqu'au dernier bureau, là où se trouvent regroupées plusieurs dactylographes. France reconnaît les filles arrivées en même temps qu'elle. "Ça devait être la cause de leur hâte à monter au septième. Elles ne voulaient pas être en retard au travail." Se dit-elle. -Hello! Ha tu venais ici toé. La voix ne lui est pas inconnue. La grande blonde qui vient de lui parler, est la même qui lui a adressé la parole dans l'ascenseur. -Oui, je viens rencontrer Margi Simpsons, tu la connais? - Bien oui, c'est notre "boss", son office est là, et elle pointe vers sa droite. Sans rien ajouter, la dactylo reprend son travail, et la fille de la réception retourne à son bureau. Pétrifiée, ne sachant où se diriger, France demeure sur place. Une petite brune assise un peu plus loin a pitié d'elle et France comprend qu'elle parle en sa faveur en s'adressant à sa compagne: -Listen, Dorothy, you spoke to her before, take her to see Marge. I think she is shy to go by herself. Dorothy, la grande blonde est la seule à parler français, elle invite France à la suivre et la conduit à son rendez-vous avec "Marge". Lorsqu'elle a pris rendez-vous au téléphone, France s'est imaginée, au timbre de sa voix, une "vieille fille" grande et sèche. Bien au contraire. Marge Simpson est une personne chaleureuse, petite, et délicate. Assise derrière son bureau, elle lui paraît encore plus petite. Son gilet gris posé sur ses frêles épaules, elle semble fragile. Elle regarde France par-dessus ses lunettes et lui sourit gentiment. -Bonjour mademoiselle, please sit down. Figée par cette phrase moitié anglaise moitié française, France reste sans bouger. Marge se rend compte de l'embarras de la jeune fille. Elle dépose son crayon au centre du livre étalé devant elle et dit: -Vous parle anglais? -Juste un peu. -Moi, I speake juste un peu le français. Tu viens pour la position annoncée dans le papier hier. You are France Paquin à qui j'ai donné rendez-vous ce matin? -Oui c'est ça. Répond France en pensant qu'heureusement, elle parle un peu le français, et elle semble aimable. Au début de la cinquantaine Marge Simpson fait plus jeune que son âge. Son visage sans ride, sa posture droite, son regard brillant sont sans doute les raisons qui lui donnent cette air de jeunesse. Elle indique à France la chaise placée juste devant elle et l'invite à s'y s'asseoir. France obéit et prend son courage à deux mains et se met à lui parler. France raconte avoir quitté l'école trois ans auparavant pour aider sa mère qui était malade et ne pouvait s'occuper seule de sa grande famille. Elle venait à peine de commencer sa septième année au primaire. Elle ajoute que son père lui a payé des cours du soir, un cours d’anglais ainsi qu’un cours de dactylo au Graham Bussiness School. Elle aimerait bien l'aider. Il a de la difficulté à subvenir aux besoins de sa famille. Elle croit que sa mère va un peu mieux, et qu’elle peut se passer de sa fille aînée. France ajoute que c'est la première fois qu'elle postule pour un travail, et qu'elle serait bien contente si on l'employait. En quelques mots, elle vient de résumer sa vie depuis que ses parents lui ont demandé de quitter la petite école. Elle récite d'un seul trait, utilisant le plus de mots d'anglais qu'il lui est possible de le faire. Elle n'a pas mentionné la véritable raison de sa démarche: les paroles prononcées par son père, celles qui résonnent encore à son oreille. Maintenant elle attend, reprenant son souffle, que mademoiselle Simpson veuille bien lui répondre. La naïveté avec laquelle la jeune fille s'est exprimée émeut la célibataire. Marge croque sa pastille qui dégage une odeur de menthe, et lui répond avec beaucoup de difficulté en français: -Moi aussi j'étais la plus vieux des filles et je suis restée longtemps pour aider mon mère. Tu dois être un bon travailleuse, cela me plaît. Elle réfléchit et soudain, demande à France: -Tu as quelle âge? -J'ai quinze ans et demie, j'aurai seize ans le mois prochain. -Good, c'est parfaite, je n'ai pas le droit d'engager une personne plus jeune que seize ans. Elle attend un moment avant de continuer, regardant France dont le visage exprime déjà la déception. Puis elle continue: -Mais tu auras de la difficulté à te faire engager ailleurs because the insurance de travail qui ne couvre pas à quinze ans. Un chance pour toi, je dois explain à toi que nous nous y sommes pris early et que c'est juste pour january qu'on aura besoin de quelqu'un. Le travail consiste à typer des "avenants" pour les insurance policies, et nous sommes prêts to give the training à le personne que nous engagerons. Crois-tu cela possible to do cet travail? France a de la difficulté à suivre sa conversation moitié française et moitié anglaise et elle est déçue... elle croyait travailler la semaine suivante. Marge lui inspire confiance et elle vient de lui expliquer que de toute façon, à son âge, ce sera bien difficile de se trouver du travail. Elle en vient à la conclusion qu'elle aimerait qu'on l'engage même si ce n'est que dans quelques mois. -Oui je serai capable de faire ce travail. J'ai eu de bonnes notes pour mon cours de dactylo, et même si je ne connais pas ce que c'est "des avenants de police," je peux apprendre, comme vous dites, avec du "training". Mlle Simpson demeure silencieuse un moment, puis s'approche de France en lui tendant la main. Elle lui dit: -Je t'offre l'emploi, si tu es toujours intéressée, tu commenceras le quatre janvier 1954, juste après les holidays de Noël. D'ici là, tu pourrais améliorer ton typing, si tu as un type chez toi. Surprise qu'on lui offre le travail, France lui dit: -Ho merci Madame! Je veux venir travailler ici et je ferai mon possible pour vous satisfaire de mes services. Comme vous dites, je pourrai améliorer ma vitesse. Je demanderai à mon père de louer le dactylo pour quelques temps encore. -Je pense que l'on devrait devenir de good friends toutes les deux. Ajoute la future patronne. France est contente, c'est la première fois qu'elle postule pour un emploi et on l'engage! Elle a hâte d'annoncer la nouvelle à son père qui sera bien surpris. Il n'est même pas au courant de sa démarche. Il verra bien qu'elle n'est pas "une paresseuse". Après avoir discuté de détails concernant les conditions de travail, et les règlements de la compagnie, elle quitte le bureau. Mademoiselle Simpson lui a dit qu'elle confirmera par lettre son emploi à la Canadian Insurance Association qui est, comme elle lui a expliqué, une association pour les compagnies d'assurance. Depuis janvier France travaille, et partage son salaire de vingt cinq dollars par semaine comme suit, elle donne quinze dollars à son père pour payer sa pension, le montant qu'il lui reste sert à payer son transport, ses petites dépenses et à s'habiller. Xavier est bien heureux de cette aide. France s'est promis de ne pas lui avouer pourquoi elle a décidé d'aller sur le marché du travail. -Jamais il ne saura ce que j'ai entendu ce soir là. De toute manière, je crois qu'il l'a oublié lui-même. Il était tellement découragé, essaie de se convaincre France. Durant les premiers mois de travail, Dorothy, la grande blonde qui parle un peu le français, est devenue son amie. France a découvert que, sous ses apparences de fille indépendante, elle est bien avenante. C'est elle qui l'a initiée à son nouveau travail et qui l'a introduite dans le groupe formé par le "pool" de dactylos à la Canadian Insurance. Parfois l'on se moque d'elle la "frenchie" mais ce n'est jamais par méchanceté. Lors de ses taquineries Marge Simpson est de son côté et pour le prouver, elle répond en français à ses dénigreurs. La première impression de France sur cette personne avait été la bonne, elle est gentille la patronne! Alex travaille pour le Canadian Pacific dans le bas de la ville tout près de son bureau et, certains jours, tous les deux se rencontrent à l'heure du dîner. Alex est heureux de son travail et bien fier de se promener avec sa soeur et lui faire connaître son nouvel environnement. Ce midi, ils devaient dîner ensemble, mais Alex a téléphoné, il a changé d'idée. Il lui a expliqué qu'il avait un nouveau copain et qu'il luncherait avec lui. Il est cinq heures et France est très contente que sa journée de travail soit terminée. Sans Alex, elle n'a pas eu le goût de sortir seule à l'heure du dîner et elle a hâte de prendre l'air. Une fois à l'extérieur, elle s'attarde à regarder les vitrines de quelques magasins. Reitmans et Wolworth viennent de fermer leurs portes. Les pharmacies ne retiennent pas son attention, France ne prend pas de pilules. Il y a beaucoup d'immeubles à bureaux et de petits "snack bar" sur la rue St-Jacques. Elle fréquente souvent les restaurants à l'heure du dîner. Elle les connaît tous, elle presse le pas pour les dépasser. Poursuivant sa route, elle traverse la Place d'Armes et, chaque soir lorsqu'elle passe devant l'Église Notre Dame, elle ralentit pour admirer ce bel édifice. Elle n'est pas sans se rappeler ce qu'elle a lu sur le passé de cette église, dans "L'histoire populaire de Montréal," écrite par M. A. Leblond de Brumath publiée en 1926 par les librairies Beauchemin. Elle avait reçu ce livre en cadeau de sa tante Berthe en sixième année à l'école. Elle s'en souvient encore, surtout qu'elle a déjà copié ce texte pour une rédaction qu'elle a écrite sur les sites historiques de la Ville de Montréal. "La première pierre de cette église fut bénite le 3 septembre 1824 par M. Henry Roux en présence de Sir Francis Burton et la première grand-messe y fut chantée le 15 juillet 1829 par Mgr. Lartigue. M. Quiblier y prêcha la parole de Dieu en présence de Sir James Kempt, de son état-major, des juges, des conseillers et de plus de huit mille autres personnes. À cause de l'inégalité et de l'humidité du terrain, l'architecte James O'Donnell dut prendre beaucoup de précaution pour creuser et poser les fondations de cet édifice, qui mesure 200 pieds de longueur,134 pieds de largeur et 80 pieds de hauteur. Il peut contenir de douze à quinze mille fidèles. La hauteur des tours est de 227 pieds. Attenantes à l'église, la chapelle du Sacré-Coeur, dû au zèle de Feu M. le curé Sentenne, a été bénite en 1891. Ornée de tableaux de peintres canadiens, elle se fait admirer pour le bon goût de sa décoration. La tour ouest de cette église renferme un bourdon, dont le poids est de 25,000 livres environ. Dans la tour Est, dix cloches sont mises en branle lors de grandes cérémonies de l'Eglise. Ce temple sacré possède les orgues les plus puissantes de toute l'Amérique." France n'oubliera jamais ces paragraphes qu'elle avait dû mémoriser pour les déclamer à haute voix devant la classe. Laissant l'Église Notre Dame derrière elle, elle traverse la rue St-Jacques. Elle sautille au dessus des rails de tramways placés au centre de la chaussée. Cet exercice lui permet d'éviter d'y coincer ses talons aiguille. Elle s'engage sur la pente de la rue St-Pierre et arrive près de l'édifice du Journal La Presse. Elle ne peut s'empêcher de regarder à l'intérieur. Les grandes presses sont silencieuses. Elle s'imagine y voir d'immenses monstres prêts à avaler les grandes feuilles du journal restées coincées entre ses rouleaux. Le terminus de tramways, qu'elle voit du haut de la côte, lui rappelle qu'elle ne doit pas s'attarder trop longtemps si elle veut avoir une place avant l'arrivée de la masse des travailleurs. France accélère le pas. Les boutiques de brocanteurs de la rue Craig excitent sa curiosité. La marchandise exposée à l'extérieur lui semble de piètre qualité. Les vendeurs se tiennent dans l'entrée de la porte prêts à offrir leur pacotille au premier passant. "Venez mademoiselle, venez voir les beaux bijoux que nous avons à vous offrir". Les boucles d'oreilles accrochées sur de grands cartons blancs se balancent au passage de France. Rendue au terminus Craig, dans le branle-bas de la foule de collets blancs, France se met à la recherche de son tramway. Elle ne trouve pas de place libre pour s'asseoir dans le véhicule de la rue St-Laurent dont elle vient de franchir la porte. Elle a toujours de la difficulté à tolérer le va-et-vient du tramway, mélangé à la senteur de gaz, cela lui donne la nausée. L'hiver c'est encore pire, elle gèle dans ces tramways. La moitié du trajet est passé à son pénible voyage d'une heure trente lorsqu'enfin, elle finit par s'asseoir. Ce soir elle est en route vers un nouveau moyen de transport qu'Alex a trouvé pour eux, fini le tramway! Ils prennent le petit train électrique. Pour rejoindre la gare, sa marche sera un peu plus longue que lorsqu'elle se rendait au terminus Craig. Mais une fois dans le train, elle sera confortablement assise sur un gros fauteuil, à la chaleur, et elle arrivera à la maison beaucoup plus rapidement. Traversant les petites rues qui la mène vers la gare Centrale, France a hâte de rejoindre Alex. La rue de la Gauchetière qu'elle emprunte pour la première fois lui semble triste et minable. Les quelques logis qu'elle observe n'ont pas de galerie et leurs portes d'entrées donnent directement sur le trottoir. Les petits enfants qu'elle rencontre, jouant devant leur maison, lui paraissent pâles et pauvrement vêtus. -À leur âge, se dit-elle... je courais à la campagne, j'avais beaucoup d'espace pour jouer. Ces enfants doivent être très malheureux ici dans la ville. Un peu plus loin sur son chemin, un rideau flotte légèrement au gré du vent. Sur le rebord de ce chassis ouvert au deuxième étage de la bâtisse, un homme se penche vers elle. Il porte à la main une grosse bouteille de bière. France aperçoit une femme qui le rejoint et elle crie tellement fort qu'on entend ce qu'elle dit: -Veux-tu ben me dire ce que tu fais, t'as pas encore fini de la boère ta maudite bière? -Vas-don chez l'diable tabarnacle, je prendrai ben le temps que je veux pour la boère ma bière. Pis toé la petite en bas, mêle toé don de tes affaires, arrête de me dévisager et décrisse! France effrayée par le bonhomme, quitte l'endroit où elle s'était arrêtée. Le reste du chemin lui paraît très long. La gare est déjà remplie de voyageurs qui sont pressés de rentrer à la maison. Mêlé au bruit de la foule, ses talons de métal frappant le plancher de terrazo passe inaperçu. Elle cherche son frère du regard. Il a l'habitude de l'attendre en face du petit restaurant, où les gens prennent leur café le matin et une collation, en attendant le train pour le retour à la maison. Où se trouve donc Alex? Se demande France. À peine finit-elle sa phrase que, le voilà qui arrive ... mais, il n'est pas seul. C'est à peine si Alex lui dit un petit bonjour en arrivant près d'elle, que déjà, les jeunes hommes la dépassent et se dirigent vers le restaurant en continuant leur conversation. France n'a d'autre choix que de les suivre. Alex a enlevé son veston d'habit et le porte sur le bras. La cravate dans les poches, il a déboutonné le col de sa chemise. Même s'il paraît très relaxe, France trouve que son frère à maintenant l'air d'un homme d'affaires. Il est bilingue et son père lui dit qu'à cause de cela, il avancera très vite au Canadien Pacific. Il est grand le nouveau copain de son frère, mais la largeur de ses épaules l'impressionne encore plus. Son visage reflète sa joie de vivre. Ses cheveux bruns sont légèrement frisés, et il a de beaux yeux bleus. Il porte un pantalon sport et un chandail à col roulé blanc. Il est sûrement un grand sportif, songe France. Cela lui plaît, il lui plaît ! Assis tous les trois sur un tabouret, près du comptoir, Alex commande du "coke" et s'aperçoit enfin que sa soeur est là.
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Cette page a été mise à jour le 2 Sept. 2002 |
