CHAPITRE XV

LE RETOUR ET L'ABANDON  

-Maman est arrivée, maman est de retour !

Lyne énervée vient de voir ses parents descendre d'un taxi.

Hélène porte le nouveau-né, Xavier lui tient le bras. À leur entrée dans la maison, tous les enfants se précipitent vers maman et le bébé. Xavier s'empresse de prendre Brigitte et va la déposer dans son petit lit installé dans leur chambre. Les enfants suivent leur père et restent en admiration devant la nouvelle petite soeur.

Xavier pendant ce temps aide son épouse à se mettre au lit.

Durant l'hospitalisation d'Hélène, il a choisi de prendre sa période de vacances. Il devra retourner travailler le 9 janvier 1950. Cette période correspond au retour en classe de ses enfants. Les vacances des "Fêtes" sont terminées.

France restera à la maison le temps que sa mère  relève de sa maternité. Elle est capable de s'occuper du nouveau bébé et du petit Serge qui commencera l'école en septembre prochain. Être à la maison avec la petite Brigitte ne déplaît pas du tout à l'aînée.

Hélène prend plus de temps que prévu à se remettre d'aplomb. Elle pleure souvent et maigrit beaucoup. Les enfants s'inquiètent, leur mère paraît bien malade.

Xavier fait venir le médecin de famille.

Il lui annonce que sa femme fait une grave dépression nerveuse et qu'elle a besoin d'aide à la maison , elle doit garder le lit pour réussir à reprendre ses forces.

La santé d'Hélène ne s'améliore pas, elle ne mange pas beaucoup et continue de maigrir. Xavier l'aide du mieux qu'il peut, mais il a de moins en moins de temps disponible. La solution qui lui semble la plus raisonnable est de garder l'aînée des filles à la maison pour aider sa femme.

Cela fait déjà quelques mois que France est absente de son école lorsque que son père découragé lui dit :

- On a besoin de toi ici. Ta mère ne guérit pas de sa dépression, il faut qu'elle soit hospitalisée pour se faire soigner. Tu es assez grande pour t'occuper du bébé pendant son absence. J'ai demandé un congé à mon travail de jour pour quelques temps. À nous deux on y arrivera jusqu'à ce maman soit guérie. Son père hésite avant de continuer.

-J'ai pris une décision France;  tu vas abandonner l'école pour de bon. De toute façon, ce que tu as besoin pour ton avenir, si tu fondes un foyer, tu l'apprends ici à la maison.

France est triste, abandonner l'école et ses amies déjà. Elle ne veut pas, elle veut continuer d'étudier ! Comme toutes ses amies, elle rêve de devenir une garde malade ou une hôtesse de l'air. Prise au dépourvu, elle a de la difficulté à faire la part des choses, car en même temps qu'elle s'inquiète de son avenir, elle est fière de la confiance que lui témoigne son père.

Elle accepte la décision de son père sans réfléchir aux conséquences qui découleront de son manque d'instruction.

Durant l'absence de sa mère, les journées de France commencent tôt le matin. Elle aime s'occuper de la petite Brigitte. Certains jours s'étirent tard dans la soirée. À treize ans, elle ne travaille pas au même rythme et avec le même enthousiasme que sa mère lorsqu'elle était en santé. Heureusement que son père est là pour l'aider.

Après quelques semaines, Hélène revient de l'Hôpital; elle est maigre, fragile, encore déprimée, mais sur la voie de la guérison.

Depuis son retour, elle est devenue exigeante. Hélène compte beaucoup sur sa fille aînée pour l'aider à remonter la pente. Par bonheur, lorsque ses soeurs arrivent de l'école et après avoir fait leurs devoirs, elles donnent un coup de main pour la préparation du souper, diminuant ainsi la tâche de leur grande soeur.

Alex est chanceux, "les garçons c'est toujours pareil, ils ne font pas de ménage eux" lui disent ses soeurs.

Alex écoute sa musique, et parfois lors de discussion entre son père et sa mère il doit se coller l'oreille à sa radio pour ne rien manquer de son Hit Parade. Lorsque que son chanteur favori "Johnny Rae" interprète "The little White Cloud that Cry" la chanson de l'heure il ne ce gêne pas pour élever le son de la radio, au grand désespoir de sa mère. Pendant ce temps les filles, à qui revient la tâche de laver la vaisselle, se chamaillent entre-elles. Une vraie cacophonie.

Il y a beaucoup d'action à la fin de la journée dans la maison des Paquin; c’est bon signe, la santé de maman revient et le bonheur aussi !

France apprend que le mouvement de scoutisme vient de s'installer  dans leur paroisse. Plusieurs de ses amies ont fait leur entrée chez les guides. Si elle pouvait y aller, cela lui permettrait de revoir ses copines de l'école, cela lui manque.

Ce vendredi soir, France se rend à la réunion de guides qui se tient dans le sous-sol de l'église, situé juste à côté d'une épicerie. Elle paraît imposante pour la petite, mais ce n'est qu'une petite chapelle de bois érigée sur une élévation du terrain.

 Elle est joliment entourée de verdure   

 Elle entre par la porte principale. L'endroit lui est familier.

Toutes les semaines au temps ou elle fréquentait l'école, elle y venait avec des compagnes de classe pour nettoyer la place. Le curé Boulet demandait aux élèves de faire une bonne action pour l'église; épousseter les sièges. Les 500 chaises de bois (la fabrique n'avait pas les moyens d'acheter des bancs d'églises) reliées l'une à l'autre par une petite corde attachée au bas d'une patte, devaient être nettoyées à la main avec une guenille propre. Cette fois-ci, Dieu qu'elle est contente de les dépasser, ignorant la poussière qui pourrait s'y trouver!

Traversant l'allée centrale, France se dirige vers l'autel, la contourne et entre par la porte placée derrière qui mène à la sacristie.

Faisant le moins de bruit possible elle se faufile dans cet endroit réservé aux hommes. Elle ne peut s'empêcher de regarder sur les étagères les aubes des prêtres bien rangées et les petites armoires vitrées contenant les vases sacrés scintillants d'or.

Timidement ,elle s'empresse de quitter les lieux par une autre porte menant au sous-sol.

Du haut de l'escalier, elle aperçoit ses deux amies au centre d'un groupe.

Ginette Legault porte sa petite jupe noire à plis et sa blouse blanche de coton. Ses cheveux longs sont retenus en arrière par un ruban blanc. Ils sont plats et lisses sur le dessus de sa tête avec un petit toupet sur le front. Sérieuse, souriant rarement, elle paraît plus veille que ses treize ans.

Elle est en conversation avec Sylvette Trudel qui a revêtu une longue jupe de feutre noire et un chandail rose de laine angora. Une large ceinture élastique fermée par une attache de métal doré, souligne sa taille déjà fine. Ses "loffeur" bruns complètent son ensemble. Une frange de cheveux sur le front, sa chevelure en Page Boy, du rouge aux lèvres, son apparence est tout à l'opposé de sa compagne.

Ginette Legault vient à sa rencontre:

-Allô France! Ta mère t'a laissé venir? Ca fait longtemps qu'on s'est vu.

-Bonjour, oui, et je suis bien contente, je commençais à m'ennuyer.

-Sylvette les avait rejoint et sans saluer France, tout comme si elles s'étaient quittées la veille, elle lui dit:

-Ce soir la cheftaine formera des équipes, je crois que je serai choisie comme chef d'équipe.

"Elle n'a pas changé, se dit France, elle se croit  toujours la préférée."

-Tu verras France tu vas aimer cela les Guides, dit Ginette. À l'été, on ira camper. On a beaucoup de choses à se raconter; mais regarde la cheftaine vient de siffler, annonçant le début de la réunion.

Les filles interrompent leur conversation et accourent au rassemblement.

-Bonsoir Ginette...ha !tu n'es pas seule? Tu as amené une amie. Je ne suis pas présentable, tu aurais du m'avertir de cette visite.

Après la réunion de Guides, Ginette a invité France à entrer chez elle.

Mme Legault est assise à la table. Elle porte une robe de chambre en chenille d'une couleur orange délavée. Ginette et sa mère ont la même couleur de cheveux mais n'ont pas le même physique, elle paraît rondelette alors que sa fille est gracile. 

-Oui maman j'ai amené France Paquin, mon amie.

- J’ai fini de bonne heure le grand ménage de Mme Cormier. En arrivant, je me suis installée pour faire des cartes de boutons. Là bien je commence à être pas mal fatiguée.

Sur la table devant Mme Legault, il y a une montagne de petits boutons de toutes les couleurs et  quelques-uns sont éparpillés sur le prélart.

France comprend maintenant pourquoi Ginette est si avare de détails concernant sa famille. Mme Legault travaille à faire des ménages pour les voisins et en plus, elle fait ce travail le soir, chez elle. Pauvre femme, elle a l’air épuisée.

-Madame Legault, qu'est-ce que vous faites avec tous ces boutons?

-Maman  fixe avec du fil de six à douze boutons sur chaque petit carton; ensuite moi je vais les vendre de porte en porte, lui répond Ginette.

-Ha..les boutons.!..je comprends. maintenant,..tu vends des cartons de boutons!

-Oui, comme ça, maman dit que j'aurai assez d'argent pour acheter l’uniforme de guide.

-France...c'est bien comme ça que tu t'appelles, beaucoup de gens achèteront des boutons. Il y a beaucoup de couturières dans la paroisse ..

-Bon maintenant , voulez-vous m'aider à faire mes cartes de boutons?

France regarde l'heure sur le gros "big Ben" posé sur le poêle. Il est déjà dix heures.

-Il faut que je parte. Maman sera inquiète si je retarde, et je dois me lever tôt demain matin.

-Mais, ajoute France, si tu veux Ginette, demain lorsque tu reviendras de l'école, j'irai avec toi vendre les cartes de boutons. J'ai promis à mon père de ne pas revenir seule, s'il te plaît, voudrais-tu me surveiller sur la galerie jusqu'à ce que j'arrive près de chez moi.

Ginette reconduit France à la porte et la surveille jusqu'à ce qu'elle disparaisse de sa vue.  Elle rentre chez elle, soulagée par sa compréhension.

Le lendemain, à la fin de la journée, France accompagne Ginette de porte en porte pour vendre les "petites cartes de boutons". Comme l'avait prédit Mme Legault, elles en vendent beaucoup.

Les choses ont changé depuis quelques mois chez les Legault. La mère de Ginette vend des "boutons" dans un petit magasin qu'elle a ouvert. Elle a pu le faire grâce à l'argent ramassé en faisant des ménages chez les gens du voisinage. Elle vend aussi du fil et du tissu dans sa nouvelle petite boutique.

Ginette est bien contente pour sa mère.

France apprend que les parents de son amie ont décidé que leur fille unique, serait pensionnaire. Ginette, fille studieuse, est heureuse de la décision de ses parents; elle pourra se concentrer sur ses études. 

Depuis l'éloignement de son amie Ginette, France a perdu sa meilleure amie. Comme elle a perdu l'amitié d'Alex, encore un peu plus depuis septembre dernier où il a commencé son "cour classique" au Collège St- Laurent.

Son frère est toujours premier de classe et son père heureux de ses succès scolaires entrevoit pour lui une belle carrière. Il est loin de se douter qu'il songe déjà à abandonner ses études.

Alex est très mature et l'école semble devenue très futile à ses yeux.  Il est autodidacte et la lecture, un des ses passe-temps favoris, lui suffira pense-t-il, pour terminer son éducation. L'année scolaire est à peine commencée, que déjà il cherche un moyen d'en convaincre Xavier.

Lorsque qu'il se décide enfin à lui en parler, il déclenche un tonnerre de reproches, de conseils, et d'avertissement.

Alex est donc obligé de terminer l'année en cours.

Les vacances s'achèvent lorsqu'enfin Alex croit avoir trouvé les bons mots pour faire fléchir son père, au sujet de ses études.

-Je ne veux plus retourner au Collège dit Alex à son père. Je veux travailler, je veux t'aider papa, tu as besoin d'argent.

Alex a fait cette déclaration tout d'un trait, sans hésiter.

Xavier en reste bouche bée; son Alex est devenu un homme!

Il veut travailler pour aider son père. Xavier a toujours de la peine à joindre les deux bouts. S'il accepte,  il aura en même temps un peu de soutien et des frais de collège en moins à payer. Que répondre à son grand fils? Ce n'est pas la première fois qu'il lui dit qu'il n'aime plus l'école. Les frais du Collège sont très lourds à supporter. En quelques minutes, Xavier analyse tous les points de la demande de son fils.

Alex attend passivement, inquiet de la réaction de son père.

-D'accord Alex! Tu ne retournes pas au Collège. Je vais t'aider à te trouver un travail. J'aurais bien aimé que tu finisses ton cours classique, mais comme tu n'aimes plus l'étude, et que tu es prêt à travailler, je suis d'avis que c'est ce qu'il te faut maintenant.

Alex avait trouvé le bon argument.

Hélène n'ayant rien entendu de leur discussion ne peut s'opposer à la décision que vient de prendre son époux. Elle sera sûrement triste de savoir que son grand garçon abandonne ses études.

-Tu viendras avec moi à la compagnie de transport Alex.  On veut te rencontrer, on m'a demandé si tu parlais l'anglais.

Xavier a profité de l'anniversaire des dix sept ans d'Alex pour lui annoncer qu'il lui a trouvé du travail.

-Oui tu le sais p'pa que je parle l'anglais, j'ai beaucoup d'amis de langue anglaise.

-Alors tu n'auras pas de problème à te faire engager, ils cherchent une personne bilingue.

-Papa, tu crois que je pourrais travailler aussi? lui dit France qui assiste à la conversation.

-Pauvre petite, qu'est-ce que tu pourrais bien faire comme travail? Tu n'a pas beaucoup d'instruction, tu sais.

-J'aimerais ça moi aussi travailler dans un bureau.

-Pour le moment, tu aurais de la difficulté, tu ne parles pas beaucoup l'anglais, mais si tu prenais des cours du soir, cela t'aiderait certainement et on ne sait jamais. De toute façon, ta mère a encore besoin de toi à la maison.

Tout le temps que son père lui parlait, France pensait à son amie Ginette. Depuis deux ans elle est pensionnaire;  peut-être que son père voudra l'envoyer compléter ses études avec elle.

France veut en savoir plus de son père, mais il l'a déjà oubliée et il a repris la conversation avec son fils.

-Papa

-Quoi France.

-Où est-ce que je pourrais retourner à l'école?

-Il y a des "business school" qui donnent des cours du soir, France. Je vais me renseigner afin de savoir si tu peux suivre un cours de dactylo et savoir aussi quels en sont les frais.

Si tu réussis  ce cours à l'école anglaise, tu auras un métier qui te sera utile un jour et peut- être pour toujours.

France est couchée et les idées trottent dans sa tête.

-Cela fait plus de trois ans que j'aide maman, et je suis fatiguée de cela. Maintenant que j'ai fini le cours de dactylo, je ne sais pas si papa veut m'aider à me trouver du travail comme il l'a fait pour Alex. Seule, c'est bien difficile. Peut-être devrais-je attendre au mois de juillet lorsque j'aurai seize ans, cela me sera plus facile.

Cela fait quelques minutes qu'elle réfléchit à son avenir, lorsque des éclats de voix se font entendre.

Sur le plancher de sa chambre il y a un carreau qui laisse passer la chaleur venant de la fournaise à l'huile du premier étage. C'est la seule façon de réchauffer la pièce. Parfois, ce carreau devient un téléphone indiscret. Souvent lorsqu'elle est couchée, France entend parler ses parents en bas. Ce soir, elle entend son père qui vient d'arriver de son travail à l'hôtel et, à l'entendre parler, elle constate qu'il a prit de la boisson. Cela lui arrive encore de temps en temps, il parle plus fort que de coutume, à ces moments là.

-Tu sais Hélène, je n'arrive plus. Je ne gagne pas assez d'argent et je suis bien découragé, je suis tanné de cette situation !

-Je sais bien Xavier, ne te fâche pas, tout va finir par s'arranger. Tu vois Alex t'aide un peu maintenant. Tu es fatigué, tu as travaillé toute la semaine... Va te coucher et demain tu seras reposé et plus optimiste.

Il y a un silence. Seul le bruit de la berçante de son père émet un cri de souffrance; le barreau décollé vient de reprendre sa position en même temps que le bercement incline la chaise vers l'avant. Le bruit s'arrête et France imagine son père se levant et brandissant le bras vers le haut. Elle entend ces paroles affreuses :

-"S'te petite paresseuse là, je lui ai payé un cours, elle pourrait bien aller travailler pour m'aider un peu à son tour.

France retient son souffle, espérant que ce n'est pas d'elle qu'on parle.

-Mais non ! papa le sait comment j'aide maman. Il le sait papa que je ne suis pas une paresseuse, il me le répète tout le temps:

" France tu es celle à qui l’on peut se fier, tu es la plus vieille, tu seras notre bâton de vieillesse, tu prendras toujours soin de ta mère."

Impossible ! Ce n'est pas d'elle dont il est question. Comment son père pourrait-il croire qu'elle est une paresseuse ?

-Pourtant, j'ai bien entendu, il a dit;  "je lui ai payé un cours".

Pour mieux entendre ce qu'il se dit en bas, France descend de son lit pieds nus, elle s'approche du carreau sur le plancher, se penche et  y pose l'oreille.

-Voyons Xavier, ne parle pas si fort, tu vas peut-être réveiller France; s'il fallait que la petite t'aie entendu, elle en aurait de la peine. Tu sais bien qu'elle est trop jeune pour se trouver du travail seule et puis, moi j'ai besoin d'elle à la maison.

France a tout entendu, son coeur est devenu comme un ballon gonflé par l'émotion. Elle essaie de retenir ses larmes, mais la douleur dans sa poitrine devient intolérable. Un flot de liquide salé s'échappe de ses yeux, se répand sur ses joues. Elle se relève du plancher pour se réfugier dans son lit, la tête dans son oreiller, elle pleure une partie de la nuit...

 

 

 

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31 Août  2002