CHAPITRE X1V
FÊTE DE LA NAISSANCE
Xavier a quarante ans, Hélène trente sept. Ils s'aiment encore, mais
leur
couple s'effrite doucement. Leur cinq enfants (bientôt six) les
séparent,
les éloignent sournoisement.
Xavier doit travailler trop souvent à l'extérieur de la maison.
Hélène, l'intérieur de la maison la retient, ses enfants l'épuisent et
prennent la fougue de sa jeunesse.
Alex l'aîné a quatorze ans. Xavier trouve qu'il pousse comme "une
échalote"
il est mince et tout en longueur. Il lui consacre beaucoup de temps. Un
peu
trop au goût d'Alex, parfois les "sermons"de son père durent une
éternité!
France a douze ans et demie, elle a besoin d'encouragement pour garder
le
poids atteint. Hélène doit surveiller sa diète, mais n'a pas toujours la
nourriture nécessaire pour le faire. Son père insiste certains matins
pour
qu'elle s'absente de l'école et reste avec sa mère.
Carole onze ans l'espiègle dit-on, a de beaux yeux bleus et des cheveux
châtain, c'est une jolie fille. Orgueilleuse, elle aime être toujours
bien
mise et bien coiffée. Elle aimerait aussi que papa lui demande de rester
à
la maison au lieu d'aller à l'école.
Lyne a neuf ans et c'est une petite fille toujours joviale. Occupée
avec
le
plus jeune, Hélène ne voit pas grandir sa troisième fille. Douce,
généreuse
et sociable, Lyne se fait facilement des amies. Manon Trudel qui est de
son
âge, l'invite souvent à venir jouer chez elle. "C'est la plus
tranquille"
répète sa mère.
Le bébé Serge, cinq ans, se fait gâter par ses grandes soeurs et fait le
bonheur de son père. Xavier fonde de grands espoirs dans l'avenir de ses
garçons. La lignée des Paquin ne dépend-elle pas de leur progéniture à
venir?
Les derniers mois de grossesse d'Hélène lui sont difficiles à supporter.
Elle
laisse entendre que ce sera le dernier bébé de la famille. À chaque
fois
qu'elle est enceinte, Xavier est heureux comme un roi. Il aime beaucoup
les
enfants. Sa femme trouve que six enfants c'est suffisant! Reconnaissant
envers son épouse, il fait tout son possible pour l'aider lorsqu'il est
à
la maison. Il fait parfois les lavages, les repas et lave les planchers.
À
cause de son travail, il doit s'absenter souvent. À ce moment là,
France
doit prendre la relève.
-France, ce matin tu restes avec maman, elle est trop malade pour rester
seule, tu n'iras pas à l'école aujourd'hui.
C'est une phrase qu'elle entend souvent maintenant.
Décembre est enfin arrivé, et avec lui... le froid.
Ce matin Hélène est restée coucher.
France réveillée la première, se glisse hors des couvertures. Il fait
froid dans la maison, son père a déjà quitté pour le travail. Il l'a
avertie
avant de partir "la fournaise à l'huile fonctionne mais le poêle de la
cuisine est éteint, il faudra l'allumer."
Encore endormie, frissonnante sous son pyjama, elle descend l'escalier
en
pieds de bas, et se dirige vers le hangar.
-Ha non, il n'y a pas de petits bois pour partir le feu, constate-t-elle
en
arrivant près du carré à bois, je dois en fendre.
Décidée, elle prend la hache pour couper une bûche en petites éclisses
et
l'apporte dans la cuisine.
France tapisse le fond du poêle de papier journal et le recouvre avec
les
éclisses de bois qu'elle a fendues. Elle frotte une allumette et
enflamme le papier; la flamme jaillit instantanément.
Fascinée devant la lueur projetée par le feu, la petite rêve.
Le jaune et rouge qu'elle y voit lui réchauffe le coeur. Elle ne se sent
plus seule ce matin dans cette petite cuisine. La chaleur se dégageant
du
poêle l'engourdit. Dans sa tête les images défilent, France se voit
grande,
belle et jolie, elle se voit mince avec beaucoup d'amoureux autour
d'elle.
L'adolescente est perdue dans ses rêveries. Comme elle aimerait avoir
une
taille de guêpe!
La voix d'Hélène venant de sa chambre ramène France sur terre.
-France il fait froid. As-tu allumé le poêle de la cuisine?
À cet instant, France s'aperçoit que le feu a bien diminué; heureusement
il
reste assez de braise pour y ajouter la chaudière de charbon apportée
dans
la
maison par son père, un peu plus tôt.
Une fois tout le contenu du récipient versé dans le poêle, France
l'égalise
avec la poignée et place la clef du tuyau à la verticale, pour ouvrir la
cheminée, et laisser passer le gaz que dégage le charbon. Une petite
flamme
bleue se faufile entre les blocs noirs de combustible, signe que tout va
bien.
Elle remet les ronds en place. Satisfaite de son travail; elle répond
finalement à sa mère:
-Maman, tout est correct, le charbon est dans le poêle et ce ne sera pas
long qu'il fera chaud. On pourra faire nos "toasts" bientôt.
Hélène apparaît à l'entrée de la cuisine. Les deux bouts du cordon de sa
robe de chambre bleu-marine se rejoignent à peine, elle est bien
essoufflée.
Elle devrait accoucher d'une journée à l'autre, comme leur a dit leur
père.
Xavier oubliera la tradition et fera comme le veut la nouvelle mode, le
père
Noël sera ici cette année, ainsi sa femme sera avec sa famille pour le
dépouillement de l'arbre.
Hélène dit à sa fille:
-France, ton père t'a avertie, que ce matin tu restes à la maison pour
m'aider
un peu.
-Oui m'man.
-Tu sais, demain c'est la dernière journée de l'école avant Noël, tu ne
manqueras pas de cours cette fois.
Hélène se sent coupable de priver sa fille de son école, mais fatiguée
par
sa grossesse, elle ne voit pas d'autre solution pour avoir un peu
d'aide.
-J'sais bien maman.
France a sortit le pain et en coupe quelques tranches qu'elle dépose
ensuite
sur le rond du poêle, en les aplatissant avec la lame d'un couteau. Elle
a
de la compassion pour sa mère qui frissonne et elle se dépêche de
décoller les rôties qui dégagent déjà une odeur de pain brûlé.
France entre dans la maison, suivie de Carole; elles arrivent de la
messe
de
minuit.
-Joyeux Noël maman! hum... ça sent les bonnes tourtières de papa! Tu les
as
mises au four? Nous avons faim et nous avons très hâte de recevoir nos
cadeaux!
-C'est vrai maman, ajoute Carole, j'ai bien hâte de voir ce que vous me
donnez en cadeau.
-Moi aussi maman, dit la plus petite comme ses soeurs.
Lyne qui vient de se réveiller, s'approche du sapin pour humer sa
senteur
et contemple tous les cadeaux en silence, essayant de deviner lesquels
sont
pour elle.
Depuis quelques années, son père emballe les cadeaux de papier de Noël,
et on doit attendre la distribution pour voir si nos voeux sont exaucés.
France reluque la table si invitante. Sa mère, restée à la maison avec
Serge
et Lyne ,a profité du sommeil des plus jeunes pour monter la table du
réveillon. Elle a bien réussi.
La table, placée au centre du salon, est vêtue pour cette soirée, d'une
robe
de papier blanc imprimé de père Noël, de couronnes de Noël, de couleur
rouge ou verte.
Aux deux extrémités, Hélène a placé deux chandelles rouges dont les
flammes scintillantes éclairent de reflets vermillons le visage de ses
invités. Une petite serviette de papier de même motif que la nappe, est
posée devant chaque assiette de carton.
On y trouve agencés les plats de marinades, hors-d'oeuvres, beignes,
bonbons, chips, et de chocolat. Au centre de la table, le gâteau aux
fruits de la maison Pom trône sur son piédestal. Les corbeilles de
petits
pains croûtés laissent échapper leur arôme plein de promesses pour les
gourmets et sont bien installés près d'un plat qui regorge de fruits.
Les salades de patates, poulet et chou ont leurs places réservées sur la
table. Pour l'instant, elles attendent patiemment au réfrigérateur près
des
plats de dinde,
jambon et rôti de porc frais qu'Hélène veuille bien les mettre en place,
le
moment venu.
Elle est belle, elle est prête, elle prend beaucoup de place, mais c'est
autour de
la table que se réunira toute la famille pour fêter Noël.
Hélène est venue les accueillir en leur tendant les bras, elle
s'empresse
de
leur répondre:
-Joyeux Noël mes grande filles, bon bon, essayons de ne pas trop
s'énerver.
Dès que votre père arrivera vous aurez vos cadeaux et ensuite on
réveillonnera. Hé oui, les tourtières sont prêtes, mais je les garde au
four
pour qu'elles restent chaudes.
-Je suis fatiguée; en attendant "les hommes", France et Carole vous
voulez
surveiller les plus jeunes et je vais aller m'allonger un peu. Serge
dort,
laissons le dormir jusqu'à l'arrivée de papa.
-Vas-y maman, va te reposer. Lui répond Carole.
Elle a remarqué que sa mère marche difficilement, une main posée sous
son
ventre gonflé.
Xavier retarde, il doit être encore à l'église.
C'est un homme pieux, il ne manque jamais sa messe du dimanche et fait
partie de la chorale de la paroisse. Il est reconnaissant qu'on lui ait
laissé chanter le chant traditionnel de la messe.
On l'a choisi quatre mois avant Noël, pour chanter le "Minuit Chrétien".
Il en était si heureux! Le simple fait d'en parler devant ses enfants
lui
demandait un effort certain pour contenir ses larmes.
-C'est tout un honneur, répétait Xavier.
La célébration terminée, il s'attarde à souhaiter Joyeux Noël à ses
amis.
Alex a décidé de l'attendre pour revenir à la maison.
-Les hommes avec les hommes, s'était-il dit.
Il va sur ses quinze ans, il se considère un homme, il est très mature
pour son âge et se sent à l'aise en compagnie des adultes
Les enfants ne tiennent plus en place.
-Il prend beaucoup de temps papa.
À cet instant la porte s'ouvre et laisse entrer une rafale glaciale, qui
refroidit toute la pièce.
Xavier suivi d'Alex apparaît tout joyeux. Leurs visages rougis par le
froid,
et la tuque blanche de neige. Coiffé de cette façon, le père paraît
aussi
jeune que son fils, il est encore beau à quarante ans, il lui manque des
cheveux sur le front et ceux qui lui restent sont tout blancs. Cela ne
lui
enlève aucunement son allure pleine de vivacité ce soir.
-Joyeux Noël! s'écrie le père, en secouant la neige de ses épaules.
Il cherche Hélène du regard.
-Où elle est votre mère? Demande-t-il.
-Elle est allée se reposer dans sa chambre pour quelques minutes. Elle
semblait bien fatiguée, répond Carole.
Inquiet, Xavier se dirige en vitesse vers leur chambre à coucher. Les
enfants restent sur place sans bouger, anxieux de connaître l'état de
santé
de leur mère.
-Maman est-elle malade, qu'est-ce qu'ils font?
Lyne commence à s'impatienter. Le père Noël a déposé les cadeaux sous le
sapin depuis longtemps, mais papa ne les a pas encore donnés.
Le petit Serge, réveillé par l'arrivée de son père, ne comprend rien à
ce
qui ce passe. Il semble hypnotisé par les lumières du sapin qui
s'allument
et s'éteignent, jetant des reflets colorés sur les visages soucieux de
ses
soeurs.
-Il est enfin arrivé votre père! Dit joyeusement Hélène en arrivant au
bras
de Xavier.
Toute réjouie, Lyne s'exclame:
-Oui maman et enfin la fête peut commencer!
Cela provoque le rire général. La joie est revenue et les enfants
s'installent près de l'arbre.
Xavier appelle un à un les enfants pour leur offrir leur cadeau.
Lorsque le tour d'Hélène vient, les enfants se retournent vers elle, et
son
visage crispé de douleur les inquiète.
-C'est peut-être le bébé qui lui fait mal. Se disent-ils.
Les parents ont laissé les enfants dans l'ignorance, pour ne pas les
inquiéter. Hélène a commencé ses contractions depuis le début de la
soirée. Elle ne veut pas partir avant la fin de la distribution des
cadeaux.
Le père Noël surveille son épouse du "coin de l'oeil" et accélère son
travail. Xavier sait qu'il devra bientôt partir pour l'hôpital.
-Ce Noël vous apportera un nouveau petit frère ou une petite soeur. Ce
sera
notre petit Jésus!
Xavier heureux et inquiet en même temps, vient de s'adresser aux
enfants.
Il a mis beaucoup de temps avant d'obtenir un taxi, et enfin, il est
là devant la porte. Les parents partent rassurés confiant la maisonnée à
France sachant qu'en cas d'urgence, elle peut chercher de l'aide chez la
voisine mise au courant du départ d'Hélène pour l'hôpital. Le départ de
la
mère ne cause pas de larme, les plus jeunes étant occupés avec leurs
cadeaux.
À l'aurore de ce dimanche 26 décembre 1949, Xavier surgit dans la
chambre
de
ses filles, et allume la lumière qui réveille Carole en sursaut. Assise
dans
son lit, les yeux à peine ouverts, elle ne reconnaît pas son père qui
est
là,
debout sous l'éclairage, il est souriant, et il a l'air heureux.
-C'est toi Papa, qu'est ce qu'il y a? Demande Carole, inquiète.
-Mes chéries vous avez une nouvelle petite soeur!
Réveillée à son tour, France dit :
-Une quatrième fille, papa tu es content?
-Si je suis content! Ha mais oui! Si vous voyiez comme elle est belle,
celle-là aussi, elle s'appellera Brigitte!
-Maman, comment va-t-elle? Demande Carole.
-Votre mère a travaillé fort, elle est fatiguée, elle pourra se reposer
à
l'hôpital toute la semaine. Elle est bien contente d'avoir une autre
belle
petite fille. Et leur père termine en disant:
-Bonne nuit mes trésors, demain on en reparlera.
Il se sent las soudainement. L'énervement, l'inquiétude et la fatigue se
font
sentir. Durant toutes ces heures de douleur, il n'a pas exprimé ce qu'il
ressentait.
Xavier avait voulu que sa femme, même à distance, sache qu'elle pouvait
compter sur lui. Il avait passé la nuit à se ronger les ongles dans la
salle
d'attente. Dieu qu'il avait eu hâte qu'on vienne lui donner des
nouvelles.
Il attendait en silence, se promenant de long en large dans la petite
pièce.
Dans la chambre de délivrance, son épouse poussait des gémissements et
cela l'inquiétait au plus au point; il savait qu'elle souffrait et à
chaque
fois qu'elle criait, il souffrait lui aussi. Comme il aurait aimé être
prêt
d'elle!
Quittant le rayonnement de la lumière, Xavier embrasse ses filles et
quitte
doucement leur chambre. Les petites filles se rendorment.
Xavier va voir son fils aîné, réveillé à son tour, pour lui annoncer la
bonne nouvelle, ensuite il ira se reposer.