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CHAPITRE X11 LE PARC BELMONT Xavier est bien content d'avoir été engagé au Parc Belmont. En plus d’un revenu supplémentaire, il peut, grâce à certains avantages donnés aux employés, procurer quelques petites joies à ses enfants. Entre autre, il obtient des "passes", ce qui leur permet de visiter le parc gratuitement et, en même temps, il peut voir ses enfants à son travail. Aujourd'hui c'est sa fille aînée qu’il attend. La direction du Parc a décidé de profiter du beau temps et garde le parc ouvert les fins de semaines jusqu'à la venue du froid. France et son amie Sylvette sont dans le tramway de Cartierville, en route pour le Parc Belmont. Les filles sont installées sur le dernier banc à l'arrière. Sylvette, coquette, a grandi et sa taille s'est amincie. France a perdu du poids depuis qu'elle suit sa diète, et elle n'a rien à envier à son amie. Toutes les deux sont vêtues de la même façon, jeans bleu avec "turn up" et blouse blanche sous une veste de laine rouge. Le tremblement produit à chaque fois que la voiture prend de la vitesse ne les empêche pas de jaser comme deux pies. -Ton père va être là, France ? -Oui, mais il faudra aller le retrouver dans le restaurant où il travaille, pour lui demander des "passes". France est contente de montrer à son amie qu'un employé modèle comme Xavier mérite certaines largesses de la part de son employeur. -Tu sais où il se trouve toi, ce restaurant ? -Oui, papa me l'a expliqué. À notre arrivée dans le parc, nous irons près de la rivière. -Te souviens-tu la dernière fois ou nous sommes venues, il y avait une scène installée en plein air pour des acrobates, juste près de la salle de danse ? -Oui, oui ! Je me souviens, il y avait beaucoup de monde qui assistaient aux spectacles. Les acrobates venaient des États Unis. Ils n'avaient pas peur de tomber dans la rivière des Prairies si proche, même rendus en haut du trapèze. -Je me rappelle aussi qu'il y avait des parents avec leurs jeunes enfants, audacieux comme eux. -C'est ça Lysette, je me souviens aussi des enfants. Juste à côté de cet endroit, se trouve le restaurant où mon père travaille. France s'arrête tout-à-coup de parler; les recommandations faites par sa mère, à son départ de la maison, lui reviennent à l'esprit : "Tu me téléphoneras une fois rendue au Parc Belmont. N'attends pas que ton père ait fini de travailler avant de revenir, sinon je me sentirai seule, une fois les plus jeunes couchés." Quelques minutes à peine qu'elle l'a quittée et, déjà, elle s'inquiète de sa mère. Depuis qu'Hélène garde souvent sa fille à la maison, France se sent responsable d'elle, et sa mère a tendance à profiter de la situation.
Elles sont rendues à l'entrée du parc, suivant les recommandations de son père. France demande à la caissière de téléphoner au Restaurant Belmont et de demander monsieur Xavier Paquin. La jeune fille acquiesce à son désir. Elle leur dit d'entrer dans le parc, les assurant que tout est correct. Fière de son coup,France dit à son amie : -Tu vois, mon père est bien connu, on peut entrer gratuitement. -C'est l'fun ça France; où il est ton père ? -Attends voyons, laisse-nous au moins entrer, ensuite on le retrouvera. Sylvette à sa suite, France pousse le tourniquet leur donnant accès à l'allée centrale du parc. Elles se faufilent parmi les gens venus nombreux aujourd'hui. Les filles s'arrêtent devant les différents manèges pour observer leurs mouvements. Les cris et les rires dont sont témoins les deux copines les rassurent sur leurs intentions d'essayer à leur tour ces machines étourdissantes. France aime beaucoup la "Chenille" où elle peut se promener assise. Deux par deux les petites voitures collées l'une à l'autre, recouvertes d'un long tapis vert, se mettent en branle pour monter et descendre rapidement les côtes. On dirait une vraie grande chenille ! Vue d'en bas la "Grande Roue" les impressionne beaucoup. France a le vertige. Elle se demande comment elle fera pour exaucer le désir de Sylvette d'y monter. Comme tous les enfants, Sylvette et sa compagne restent figées devant la "Grosse Madame du Parc Belmont" vêtue de son costume de diseuse de bonne aventure. Ses mains sont placées sur sa boule de cristal.Elle est prête à leur prédire l'avenir. Mue par un moteur, elle se penche vers l'avant et se relève éclatant d'un rire sonore que l'on entend d'un bout à l'autre du parc. Postée devant la "Maison Hantée," elle invite ses admiratrices à y entrer.
Les filles savent que si elles entrent dans la "Maison Hantée", elles devront suivre les petits couloirs dans la noirceur, jusqu'à une chambre où le plancher penche d'un seul côté, et si elles réussissent à traverser la chambre inclinée, elles devront poursuivre leur chemin dans l'expectative de l 'apparition de fantômes et de monstres.Cette randonnée se termine assises sur un "Tapis roulant". La hâte d'avoir des billets gratuits pousse les filles à repartir vers le restaurant rejoindre Xavier. Oubliant encore, pour quelques minutes, le but de leur randonnée, elles s'arrêtent devant les jeux de hasard. Le kiosque "La Pêche" où, pour dix cents, on vous remet une petite ligne pour pêcher, est le jeu favori de France. Dans un long et étroit bassin d'eau dans lequel on a mis des petits poissons de plastique dotés d'un aimant comme celui placé au bout de la ligne. Ces poissons numérotés sont agencés à des cadeaux qui font le bonheur des enfants. Lysette s'impatiente et tire son amie par le bras : -France, viens, ton père nous attend et j'ai hâte que nous ayons nos passes. -Tu as bien raison, nous devrions être avec papa depuis quelques temps. Il pourrait s'inquiéter si l'on tarde trop.
Elles reprennent leur marche mais, cette fois, c'est le coin nourriture qui les retarde. L'odeur des patates frites, étalées sur de grandes plaques de métal chaudes, et les saucisses hot dog, rôtissant sur des broches, agacent leur gourmandise. La crème glacée paraît alléchante, et elles se promettent de revenir en chercher. Finalement, elles se retrouvent devant le restaurant où travaille M. Paquin.
L'apparition des jeunes filles à l'entrée du commerce excite la curiosité de l'employé porteur d'un balai. -Qu'est ce qu'on peut faire pour les belles filles ? France se sent rougir et laisse sa compagne répondre : -On cherche le père de France. -Le père de France ? ... qui est France et quel est son nom à ce Monsieur ? France oublie sa timidité et répond à son tour : -Il s'appelle Xavier Paquin et c'est mon père, et c'est moi France. -Ha c'est ton père monsieur le cuisiner Paquin ! Il se retourne et tend l'index en leur indiquant le chemin à suivre : -Vous avez juste à passer par-là et vous le retrouverez votre Xavier. L’homme au balai ne peut cacher sa déception en apprenant que ces "belles filles" sont les filles du patron. Elles suivent la direction indiquée, passant à travers la salle à manger où les gens, à cette heure de l'après-midi, prennent des consommations. Rendues à la cuisine, la chaleur torride qui y règne les surprend. L'humidité de l'extérieur n'est rien comparée avec celle qui habite ces lieux. France cherche son père et regarde dans tous les recoins. -Papa tu es là ? -Allô ! Ma petite France, vous en avez mis du temps à venir depuis que la caissière à l'entrée m'a appelé. Enfin te voila ma fille, dit Xavier en lui tendant les bras. France pose un regard dédaigneux sur son père. Son apparence la surprend et la gêne, devant son amie. Il marche d'un pas lourd, comme s'il manquait d'énergie. Il lui paraît gros et vieux. Son tablier blanc est sali de taches de graisse, et son grand chapeau blanc de cuisinier est enfoncé sur son front d'où perlent de grosses gouttes de sueur qui coulent sur ses yeux et ses joues. -Tu ne me reconnais pas France? Voyons, c'est ton père; viens donne-moi un bec. Elle met du temps à surmonter la répulsion qu'elle éprouve et finalement se raisonne: -Papa travaille en son jour de congé et il fait chaud à cuisiner au-dessus d'un poêle à gaz. Il a trois emplois, il doit être très fatigué. Elle a honte de son attitude et repentante se jette dans ses bras. -Bonjour papa, bien oui je te reconnais et je suis bien contente d'être venue te voir au travail. J'ai amené mon amie Sylvette et on s'est amusées en venant, on a regardé un peu partout. C'est pour cela qu'on a mis du temps à venir. Et elle termine en disant : -Est-ce que tu pourras avoir des "passes" pour nous ? Son père lui sourit et lui semble soudain devenu inquiet. -Hum! Ce sera difficile; mes patrons n'aiment pas ça lorsqu'on en demande trop, et j'en ai obtenues pour ton frère Alex et ses amis la semaine passée. Je vais faire mon possible pour vous en avoir.
Xavier est heureux d'avoir France avec lui et veut la présenter à ses compagnons de travail. -Venez avec moi, je vais vous faire visiter ma cuisine; ensuite on s’occupera de vous avoir des passes. Il faut penser aussi, France, que tes autres petites soeurs vont vouloir venir à leur tour. Xavier a obtenu les laisser-passer désirés par sa fille et son amie. Elles le laissent à son travail et entreprennent joyeusement la tournée des jeux du "Parc Belmont." À la fin de la journée, France se rend compte qu'elle a oublié de téléphoner à sa mère. Elle retourne voir son père et lui demande de téléphoner à Hélène et de lui dire qu'ils reviendront ensemble tous les trois. -Tu sais papa, on n'a pas encore tout vu et on voudrait rester encore un peu pour compléter notre visite. Xavier lui promet de téléphoner à sa mère. Le travail terminé, Xavier revient avec les filles à la maison. Les filles pleines d'énergie, le père mort de fatigue. Il a commencé sa journée à six heures du matin et il est maintenant cinq heures de l'après-midi. Il a travaillé toute la semaine et aujourd'hui, samedi, devait être sa première journée de congé. Hélène semble de mauvaise humeur. Elle est vexée. Toute la journée, elle a cru son mari en train de s'amuser avec France, pendant qu'elle était seule avec les enfants à la maison. Xavier vient à peine de s'asseoir sur son fauteuil lorsque Hélène se place debout face à lui pour lui parler. Elle a l’air épuisée et paraît prête à s'évanouir. -Je suis tellement fatiguée; Xavier tu veux t'occuper des petits et, toi France, veux-tu laver la vaisselle du souper avec Carole ? La demande d'Hélène exaspère Xavier au plus haut point, il trouve que sa femme exagère sa fatigue. Il sait qu'elle s'imagine des choses, et qu'elle pense qu'il a passé la journée à se divertir et qu'elle veut le culpabiliser. Le pauvre Xavier, éreinté de sa journée de travail, n'a plus de patience. -Je fais mon possible et Hélène n'est jamais contente, et elle est de plus en plus souvent malade. Son médecin n’arrive pas à trouver sa maladie. Il commence à se demander si sa femme ne souffre pas de maladie imaginaire. De plus, il n'a pas d'assurance et les soins médicaux que ces imaginations lui causent,lui coûtent une fortune. Il commence à voir ! "Bleu." -Attends une minute Hélène, laisse-moi au moins le temps d'arriver, de relaxer et de boire une bière; ensuite je pourrai t'aider ! Il s'est enfin décidé à lui répondre. Le ton de sa voix exprime sa détermination. Jamais encore n'a-t-il parlé de cette façon à son Hélène. Aucunement désemparée, elle lui réplique railleuse : -Tu n'as plus de bière dans le réfrigérateur. Comment feras-tu pour la boire ta bière ? Elle se sent frustrée, et devient à son tour prête à riposter. Xavier regarde son épouse et veut lui répliquer. Mais alors, il observe ses traits tirés et sa pâleur; elle a l'air malade. Il en a pitié. Il se ravise et marmonne : -Ha bon ! Laisse-moi y songer et après on verra. Et il se tait. Hélène ne peut plus continuer à chicaner seule; maussade, elle le quitte et va s'étendre sur son lit. Xavier appelle sa fille qui se trouve dans la chambre à coucher avec Lyne et Serge, la porte fermée, à l'abri de la chicane. -Carole, viens ici. Il faut que tu ailles m'acheter une bouteille de bière à l'épicerie avant qu'elle ferme. Durant ce temps, France commencera à laver la vaisselle et je m'occuperai des petits. Carole marmonne, elle n'aime pas aller faire des commissions. -France, on lui demande toujours d'aider maman dans la maison. Moi, c'est les commissions qu'on me demande. Je serais capable aussi de faire autre chose. Et puis, se dit-elle après réflexion, autant aller au magasin, cela m'évitera d'entendre les prochaines discussions entre papa et maman.
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Cette page a été mise à jour le 21 Août 2002 |
