CHAPITRE X1

LES SOEURS ET LA MORALE-

Deux mois ont passé depuis le retour en classe.

Ce matin, comme tous les jours, France se sent observée par son professeur. Au moment où la cloche sonne l’heure du départ, soeur Ste-Lucie lui fait signe de s’approcher.

France se lève et, d'un geste nerveux, replace la ceinture de son jumper bleu marin et s'avance lentement vers la sortie de la classe.

La soeur vient à sa rencontre et lui murmure à l'oreille:

-Mademoiselle Paquin, j'aimerais que vous restiez quelques minutes, je veux vous parler. J'ai quelque chose de très important à vous dire.

Sans attendre sa réponse, la religieuse la quitte et accompagne les élèves jusqu'à la porte de l'école. France, seule dans la pièce, s'inquiète et trouve qu'elle met du temps à revenir.

- Qu'est-ce qu'elle fait, elle n'arrive pas? Que peut-elle bien vouloir me dire? J'ai hâte de m'en aller chez moi.

La voici qui revient et en passant près de France, lui jette un regard froid et hautain. Elle retourne à son bureau.

-Mademoiselle Paquin, approchez -vous s'il-vous-plaît.

-Oui ma soeur.

Assise, la religieuse semble aussi grande que debout.

France a l'impression de passer devant un tribunal; le sang se glace dans ses veines, elle se sent blêmir mais obéit devant tant d'autorité.

Penchée vers la petite fille, la soeur parle sans arrêt.

Abasourdie, France ne comprend rien à ce qu'elle lui raconte.

-Mademoiselle, vous devriez demander à votre mère de vous acheter "une gaine". Vous avez un gros ventre, et les petits garçons peuvent se poser des questions à votre sujet.

Elle baisse la tête, se regarde et, soudain, se sent très inconfortable.

- Vous savez France, les garçons peuvent se demander si vous êtes "enceinte".

Comment, qu'est-ce qu'elle dit?  Enceinte, comment pourrais-je être enceinte?  Je ne sais même pas encore comment se font les bébés et puis, il faut être mariée pour avoir des bébés!

Elle se sent torturée, blessée! Enceinte à 11 ans? Figée par l'horreur de ces mots, elle ne dit rien et demeure là, hébétée.

-Avez-vous compris France, lui dit la soeur soulevant son menton d'une main et la fixant droit dans les yeux?  Elle ajoute:

-Le direz-vous à votre mère afin qu'elle corrige cette situation?

-Je ne voudrais pas qu'il y ait un scandale à l'école à cause de vous et je ne voudrais pas non plus que les garçons aient de mauvaises pensées en vous voyant!

France se sent de plus en plus mal à l'aise et finalement elle lui répond avec difficulté:

-Oui ma soeur, je le dirai à maman.

Elle espère ainsi terminer cette conversation au plus tôt et déguerpir. 

Satisfaite de sa réponse, la religieuse laisse tomber les bras et triomphante dit:

-C'est très bien ça! Vous pouvez partir maintenant, c'est tout ce que j'avais à vous dire.

France quitte l'école en vitesse et, sur le chemin du retour, elle surveille les environs afin de voir si l'on remarquera son "gros ventre" et.. elle pleure.

Elle a honte.  C'est vrai qu'elle est grosse. C'est aussi ce qu'elle pense le matin lorsqu'elle se regarde dans le miroir.

Les garçons la taquinent, lui disent que ses cuisses sont comme de "gros jambons". Malheureuse, le visage mouillé de larmes, France court jusqu'à la maison et raconte tout à sa mère.

Hélène, très fâchée contre la religieuse, console sa fille et essaye de la convaincre que la soeur a exagéré. Inutile, on l'a blessée jusqu'aux entrailles.

La voyant inconsolable, sa mère propose une solution.

-Si tu veux, la semaine prochaine on ira voir un docteur à l'hôpital; il te donnera une diète pour maigrir, et je t'aiderai à la suivre. De cette façon, personne ne pourra plus te faire de la peine à cause de ton poids.

-Ho oui, maman!  C'est une bonne idée!  Crois-tu vraiment qu'il pourra m'aider à perdre du poids, le docteur?

-J'y crois. Si tu suis ton régime comme il faut, on verra certainement un résultat. De toute façon, on ira voir le docteur.

Cette promesse console France et elle se met à rêver d'avoir une taille de guêpe, tout comme celle de son amie Sylvette.

Hélène a pris un engagement avec sa fille qu'elle aura de la difficulté à remplir. Il lui faudra faire garder les enfants, les jours de rendez-vous. Il faudra prévoir un menu spécial de diète alors qu'elle a juste ce qu'il lui faut pour nourrir sa famille. "L'effort en vaut la peine pour que ma fille n'ait pas de complexe." Se dit Hélène.

La semaine suivante, France se retrouve à l'Hôpital Ste-Justine avec sa mère.

-Tu n'as pas à t'inquiéter, tu verras il est très gentil mon docteur.

France est confiante, le docteur lui redonnera une taille mince, et bientôt, elle n'aura plus son gros ventre.

-Bonjour Madame Paquin, vous allez bien, vous êtes venue avec votre grande fille?

-Oui docteur, c'est France ma plus vieille.

Il connaît bien Hélène, c'est lui qui a mis au monde son petit Serge et qui la soigne depuis.

-Bonjour Docteur, lui dit France.

Elle a répondu en examinant le médecin assis derrière son bureau.

Ses grosses joues, ses lunettes noires en déséquilibre sur son nez aplati, son crâne chauve, son visage grave, tout de son apparence l'intimide.

D'une voix digne, il questionne:

-Tu viens me voir pourquoi ma petite fille?

France s'apprête à répondre lorsqu'Hélène prend la parole et explique au docteur que sa fille aimerait perdre du poids.

-Vous savez docteur, elle n'a pas encore douze ans et déjà elle pèse 145 livres.

Le médecin qui avait écouté Hélène s'adresse à France:

-Approche-toi un peu ici, viens près de moi.

Embarrassée France s'avance, le docteur prend une petite lentille sur son bureau pour regarder dans ses oreilles et sa gorge.

Une fois l'examen terminé, il lui demande:

-Tu veux te déshabiller France, et , à sa mère,  il motive sa demande en disant:

Ce sera nécessaire pour compléter l'examen.

France s'éloigne de cet opportuniste et s'approche de sa mère, certaine que celle-ci n'obtempérera pas à la demande du médecin, se déshabiller! Elle n'en revient pas, vraiment à quoi pense-t-il?

Mais non! Hélène commence à aider sa fille, détache les boutons de sa robe et la soulève en lui indiquant d'enlever sa petite culotte. La voilà maintenant toute nue, tremblante d'émotion, retenant ses bras croisés sur sa poitrine.

Durant ce temps, le Docteur a quitté son bureau et lorsqu'il revient.. il n'est pas seul! Il est accompagné de quatre jeunes hommes. Il explique à Hélène que ce sont des étudiants en médecine qui se spécialisent aux problèmes reliés à l'obésité.

On demande à la petite de tourner sur elle-même afin de bien observer son jeune corps un peu trop gras. France est gênée. Elle tourne lentement, ses yeux sont fermés, son coeur est blessé, elle a, encore une fois, très honte.

Non satisfait, le docteur demande encore:

-Ma petite, ne sois pas gênée. Ce sont des docteurs. Maintenant, sois gentille, lève et descend tes bras.

France obéit et ouvre les yeux pour apercevoir tous ces gens qui l'observent et qui voient ses seins. Ils prennent des notes d'évaluation d'une petite fille trop "grosse".

-C'est bien ma petite fille, tu peux te rhabiller maintenant.

-Maman dépêche toi, aide-moi!

C'est un cri de détresse que France a lancé. Elle s'est approchée, suppliante, vers sa mère, prenant sa robe posée sur la chaise. Hélène ne comprend pas le désarroi de sa fille, et l'aide a enfiler sa robe de façon méthodique.

Une fois ses visiteurs partis, le médecin revient expliquer à Mme Paquin la diète de France.

Hélène ne s'est pas rendue compte du mal qu'on a fait à sa fille. Elle croit qu'elle est trop jeune et qu'elle n'a pas encore développé de pudeur.

Elle a amené France pour l'aider à reprendre confiance en elle et c'est  l'effet contraire qui se produit. Durant l'examen, France se sentait observée comme un oiseau en cage auquel on aurait enlevé toutes ses plumes.

Hélène n'a pas réussi. France se trouve de plus en plus grosse!

Depuis l'avertissement de soeur Ste-Lucie, celle-ci continue de la harceler en classe.

France ne porte pas encore de "gaine" ; sa mère ne lui en a pas acheté. Elle n'a pas l'argent pour le faire. Elle n'a pas encore beaucoup maigri, même si elle suit scrupuleusement sa diète. Est-ce que la soeur peut savoir qu'elle n'a pas de corset? Lui en veut-elle de ne pas lui avoir obéi? Toutes ces questions qu'elle se pose la bouleversent.

Cette après-midi, la religieuse avertit ses élèves:

-Il y aura une dictée et je ne veux aucune faute, sinon, je sévirai. Même  les chouchous auront droit à la "strappe"

Elle pense à moi se dit France. Habituellement, je n'ai pas de faute et jamais on ne me chicane.

Elle est sévère la soeur. L'école attend la venue de l'Inspecteur qui fera passer des examens de français à ses élèves. Son enseignement sera jugé d'après les résultats obtenus.

Soeur Ste-Lucie termine son explication:

-Après la dictée, on corrigera les fautes ensemble.

-France, sortez de la lune, je vous ai parlé! Combien de fautes avez-vous?

France a peur de la "strappe", ce morceau en cuir brun de vingt-quatre pouces de long et trois pouces et demi de large fait très mal; elle l'a entendu dire par des élèves punis avec cet objet.

-France, m'avez vous comprise?

La voix tonitruante de la soeur la fait sursauter. Elle a peur et elle lui cache la vérité:

-Je n'ai aucune faute, ma soeur.

La tête penchée sur son cahier, France voit soudain les gros souliers noirs de la soeur près de son pupitre. D'un geste brusque, celle-ci prend son cahier de dictée et s'aperçoit qu'il y a une faute.

-Vous êtes une menteuse mademoiselle Paquin, vous nous avez trompé, vous devez être punie!

La soeur n'aime pas "les petites saintes-nitouches".

France est reconnue pour être une enfant modèle par les autres religieuses, et cela agace soeur Ste-Lucie.

-Il n'y a pas de passe-droit, pas de Pierre, Jean, Jacques de préférés dans ma classe. Suivez-moi s’il-vous-plaît mademoiselle Paquin!

Elle tourne les talons, provoquant un mouvement rotatoire de sa longue jupe noire de soeur de Ste-Croix, et elle file vers l'avant de sa classe. Malgré son appréhension, France suit son professeur.

-Donnez-moi votre main, vous servirez d'exemple!

France tend la main droite, la soeur élève la "strappe" au bout de son bras et le morceau de cuir vient rapidement s'abattre sur ses doigts. Les larmes lui viennent aux yeux.

-Maintenant, ce n'est pas fini, donnez-moi l'autre main mademoiselle. Une faute mérite un coup de "strappe" sur tous les doigts.

Vlan... un autre coup claque dans le silence de la classe.

Cela fait très mal à France, à ses mains, à son orgueil.

Est-ce en même temps une punition "pour son gros ventre"?

Retournant à son pupitre, elle n'ose regarder ses compagnes. Elle se doute bien qu'on se moque d'elle. Une fois à sa place, elle frotte le bout de ses doigts rougis, engourdis. Elle retient ses sanglots et corrige la faute dans sa dictée.

De retour chez elle, elle monte à sa chambre omettant de raconter son aventure à Hélène. Elle se croit coupable d'une grande faute. Bien oui, elle a menti à la religieuse. Son père lui avait pourtant enseigné à être toujours franche. Jamais plus de sa vie elle ne dira un mensonge!

Malheureusement pour France, ce conflit avec son professeur diminue son enthousiasme pour l'école. Elle qui n'a jamais eu de difficulté et qui aime étudier, espère maintenant que maman lui demande plus souvent de l'aider aux travaux de la maison. Hélène qui se sent malade, déprimée, ne demande pas mieux et comble le désir de sa fille en détresse en la gardant avec elle.

France croit que cela lui permettra d'éviter les sarcasmes de soeur Ste- Lucie qui semble l'avoir adoptée comme souffre-douleur. Avec le temps, peut-être changera-t-elle d'attitude. Elle pourra rattraper, croit-elle, ses journées d'absence à l'école avec l'aide de son amie Sylvette qui lui apportera ses leçons et devoirs à la maison.

Xavier est très heureux que sa petite France soit devenue assez grande pour aider maman. Cela le déculpabilise d'être si souvent absent et incapable d'aider son épouse à l'entretien de la maison. Il n'a pas un gros salaire, et, seul pour subvenir aux besoins de ses cinq enfants, il doit travailler à trois endroits maintenant.

Le jour à Canadair, le soir dans un hôtel de Cartierville, comme "waiter" et les fins de semaine, c'est au Parc Belmont qu'il travaille.

 

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
17 Août  2002