Premier chapitre

DE LA VILLE A LA CAMPAGNE

 La maison de bois recouverte de briques rouges avec ses deux étages et son escalier à l'extérieur,est identique aux autres maisons du quartier. Collées les unes aux autres,il est difficile de les différencier. France loge au 2ième, le premier étant occupé par une famille de "pouilleux" comme lui répète souvent Hélène.

Jolie, avec ses yeux couleur noisette au regard tendre, la "petite" de trois ans et demie, l'aînée des filles de la famille Paquin, est une enfant responsable, elle a compris: on se fie à la "grande fille". Ne doit t-elle pas être plus raisonnable que les autres?

Venez les enfants, nous allons dehors."

En entendant la voix de sa mère, France accourt pour lui offrir un peu d'aide. Ses cheveux bruns légèrement bouclés, retenus par un mince ruban blanc, se balancent le long de ses joues à chaque mouvement de ses petites jambes.

"Maman doit vouloir que je l'aide, elle se prépare à sortir, se dit-elle.

Hélène Paquin, 28 ans à peine, a déjà quatre enfants. C’est une très belle femme. Sa chevelure d'ébène encadre un visage sans ride, à la peau rose et douce. Sa taille est demeurée svelte malgré ses grossesses. Pas grande, quatre pieds onze pouces, mais pleine d'énergie. C'est une jeune femme heureuse, et très dévouée à sa famille qui est tout pour elle.

Elle s'empresse de préparer sa marmaille pour leur promenade de tous les jours sur la rue St-Denis.

-France tu veux rendre service à maman? Va chercher une couche pour ta petite soeur Lyne. Elle est sur le bureau près de la "bassinette" et apporte moi la poudre aussi.

-Oui maman

L'enfant se dirige en courant vers la chambre à coucher et rapporte à sa mère tout ce qu'il faut pour nettoyer le bébé. Elle aime bien être utile, n'est ce pas son rôle?

-Moi je suis la deuxième maman, se répète t-elle souvent. Elle se croit devenue indispensable pour sa mère.

-Merci France, une chance que j'ai une grande fille, lui marmonna sa mère, une épingle à couche sur le bord des lèvres.

 

Hélène plaça Lyne, la plus jeune de ses trois filles, au fond d'un gros carrosse d'osier. Trop lourd pour le monter, elle l'avait laissé sur la galerie des gens d'en bas. Elle souleva Carole, âgée de deux ans, pour l'asseoir aux pieds du bébé. Les enfants sont joyeux, ils aiment la promenade avec maman.

Hélène laisse marcher France près d'elle. Après quelques pas, celle-ci lui demande:

-Je peux m'asseoir maman? Je suis fatiguée et j'aimerais moi aussi me promener dans le carrosse.

Elle a un parlé très franc pour son âge.

Pour toute réponse, elle est soulevée et se retrouve à son tour assise au pied du landau près de sa petite soeur Carole.

France est préoccupée, le béton qui l'entoure, celui du trottoir, celui de la rampe du tunnel où sa mère s'engouffre l'inquiète; elle se sent coincée! Mais le visage souriant d'Hélène, décidée à les faire rire, la rassure et lui font perdre ses craintes aussitôt.

Comme à chaque fois la promenade se termine par le même jeux.

-ATTENTION les enfants! Au même instant, Hélène abandonne le carrosse et le voila qui s'éloigne d'elle, dévalant à toute vitesse la pente du tunnel.

La jeune maman se met à courir vers ses enfants, cheveux au vent, pointés de rayons de soleil, riant aux éclats. En quelques secondes elle les rejoint et s'empresse d'attraper le landau en faisant éclater sa joie de les retrouver.

Le rythme de la marche ralentit, France saute sur le sol, et regarde sa mère pour s'assurer de sa bonne humeur et lui demande

-Maman, nous reviendrons demain faire la promenade?

-Non ma chérie, c'était aujourd'hui notre dernière sortie à la ville, la prochaine fois nous nous promènerons à la campagne. Hélène avait répondu d'une voix inquiète sans donner d'explication à sa fille. Elle devint songeuse. Elle était toujours demeurée à la ville et ne connaissait pas la campagne. Elle n'avait pas eu le choix, elle devait suivre son époux là où il avait trouvé du travail. Elle allait perdre, à cause de son éloignement, le support moral dont elle avait besoin pour élever ses enfants et que ses soeurs et sa mère lui fournissaient.

Quelle vie l’attendait à la campagne? Cette question la rendait inquiète.

France se tracassait aussi. Elle voyait bien que l'on préparait activement le déménagement. Et, la réplique de sa mère venait de confirmer ses doutes. Elle aurait aimé que maman lui explique pourquoi elle devait déménager. Ils s'amusaient tant  ici!

-Je le savais qu'on s'en allait bientôt, mais pas maintenant! Que dira Alex, il ne voulait pas déménager lui!

France s'inquiétait de la réaction qu'aurait son grand frère en apprenant la nouvelle et elle se promit de lui annoncer aussitôt arrivée à la maison. Alex lui avait dit encore ce matin de ne pas s’en faire, que le déménagement n'aurait lieu que bien plus tard et peut-être jamais.

-Il sera sûrement surpris lorsqu'il l'apprendra!

Les plus petites s'étaient assoupies. Hélène continuait de se poser mille et une questions sur sa future vie à la campagne alors que France demeurait pensive. Le retour vers la maison se fit en silence.

En entrant dans la pièce, la berceuse au centre de la cuisine rappela de tendres souvenirs à France.

-Cette CHAISE est importante pour lui, c'est avec elle qu'il nous berce, se dit l'enfant. "Quand il prend Carole sur ses genoux, papa est capable, avec ses grosse mains courtes, de me retenir assis sur le bras de ce fauteuil.

"J'aime bien ça quand il nous chante de jolies berceuses à toutes les deux."

Elle se souvient du regard doux de son père, malgré la sévérité dont il est capable à l’occasion.

"Peut-être est-ce à cause de ses cheveux blancs qu’il est si fatigué et cela le rend impatient! Pourtant il est jeune, il n’a que 29 ans. Parfois, il a l’air bien préoccupé et cela est inquiétant, se disait la petite"

France aime bien se faire bercer par son père. Elle se rappelle soudain qu'il est inutile d'espérer ce bonheur aujourd'hui.

-Papa est bien occupé aux préparatifs du déménagement depuis son retour de voyage, il tâche de persuader la petite fille.

Xavier était parti trois mois auparavant en quête d'un emploi. En cette période de chômage, le travail est rare et afin d'être capable de nourrir et loger ses 4 enfants il avait dû s'exiler vers le Nord, un peu comme le font les bûcherons. Il avait souffert de l'absence des siens durant cette longue période. Sa jeune femme, qu'il adorait,lui avait beaucoup manqué. Cette journée de grand branle-bas mettait fin à son éloignement. Sa famille viendrait avec lui au Mont-Tremblant, là où il avait déniché un travail de Chef cuisinier dans un grand hôtel pour skieurs. Il est enfin heureux il pourra voir à l'éducation de ses jeunes enfants, et il aura son épouse près de lui.

Constatant le chambardement dans sa maison, France ne la reconnaît plus.

Alex le grand frère de France, malgré ses cinq ans, se croit tout permis. Il saute sur les boîtes, court dans l'escalier extérieur, crie des "bonjour" à ses amis.

Cette exubérance cache quelque chose, France en est certaine.

Alex est intelligent, autoritaire, et aussi très orgueilleux. Il n'aime pas les nouvelles situations, celles qu'il ne peut contrôler. Il s'inquiète de l’avenir inconnu. Il pense aux amis qu'il va laisser derrière lui. Mais il y a France....qui lui fait entièrement confiance et qui le suit partout. Il ne doit pas se montrer triste ni inquiet.

Petit garçon renfermé, cela lui est facile de cacher ses sentiments à tous..mais pas à sa jeune soeur. Il l'aperçoit installée près de l'escalier.

France surveille son inquiétant manège et comprend. Sa mère doit lui avoir annoncé qu’ils partent aujourd’hui!

Même s'il prend ses grands airs de "Napoléon" et croit avoir réussi, cette fois, à cacher son désespoir, France a deviné son inquiétude. Elle ne peut tolérer cette peur de l’inconnu chez lui. Elle prend la décision de devenir sa protectrice, elle l’aidera à supporter son angoisse. Résolument elle lui répond:

-Maman m'a dit qu'on doit rester ensemble, et qu'on part bientôt, c'est pour cela que je suis prêt de toi.

Ces paroles apaisent Alex, il comprend qu'elle aussi s'inquiète de l’avenir.

 

 

 

 

Cette page a été mise à jour le
20 juillet 2002

Merci à Ti-Clain et Jean Louis pour la correction des textes